Sophocle, Œdipe-Roi

La tragédie grecque biographie de Sophocle ( (site d'Elisabeth Kennel) Une adaptation au cinéma : Edipo-Re de Pasolini
Le texte grec : le Prologue
Œdipe comme bouc émissaire Les lieux dans la pièce (devoir Le rôle du chœur
Les récits Une enquête policière ? citations à retenir
Le personnage de Jocaste Œdipe-Roi (Devoir type bac + corrigé) Une adaptation romanesque : Les Gommes d'Alain Robbe-Grillet

 

SOPHOCLE (496 ou 494 - 406)

1-L'EPOQUE DE SOPHOCLE :

Pendant les 90 ans qu'a vécus Sophocle, Athènes vit une période riche en événements :

L'ART ET LA LITTERATURE :

C'est la période classique : édification des temples d'Egine et de Zeus à Olympie.

Sculpture : école d'Argos, avec Polyclète (auteur du doryphore), Myron (le Discobole).

Avec Périclès, la civilisation, l'art attiques atteignent leur apogée : Parthénon, Propylées, Erechtheion (après 421). Le chef des travaux est Phidias.

A la fin du Vème siècle apparaît la peinture de chevalet avec Zeuxis d'héraclée et Parrhasias d'Ephèse.

En littérature, Sophocle est le successeur d'Eschyle (526-426), et le contemporain d'Euripide.

Il put connaître aussi Aristophane qui concourut pour la 1ère fois en 427.Il vécut en même temps que les historiens Hérodote et Thucydide, le philosophe Socrate, les orateurs Antiphon, Lysias, Andocide.

BIOGRAPHIE DE SOPHOCLE :

Il est né à Colone vers 495 ; après Salamine, il avait, dit-on conduit le chœur d'adolescents qui chantait l'hymne de victoire; Fils d'un riche armurier, il reçut une bonne éducation.

Peu mêlé à la vie publique, tout entier adonné au théâtre, il coucourut pour la 1ère fois en 468 et remporta le prix sur Eschyle lui-même. Il fut au moins 20 fois vainqueur et illustra la période si brillante de Périclès.

Dans sa vieillesse, accusé, dit-on, de démence sénile par son fils, il s'était contenté de lire le chœur d'Œdipe à Colone qui célèbre la beauté de l'Attique.

Il mourut à Athènes vers 406 ou 405. Les Athéniens lui élevèrent un sanctuaire, comme pour un héros.

SON OEUVRE :

On évalue le nombre de ses pièces (tragédies ou drames satyriques) à 115 ou 120. Il nous en reste 7 complètes : Ajax, Antigone, Electre, Œdipe-Roi, Œdipe à Colone, Philoctète, les Trachiniennes.

Sophocle développa le décor, porta de 12 à 15 le nombre des choreutes, introduisit le 3ème acteur et renonça à la trilogie liée. Le chœur est plus directement mêlé à l'action que chez Eschyle. L'action, plus vive, est aussi plus logique. Moins lyrique, mais plus sobre et plus lumineux qu'Eschyle, moins hanté par les mystères de la fatalité et croyant à la liberté humaine comme au triomphe de la justice, il a placé le drame dans l'âme de ses personnages qui luttent contre la destinée : il nous présente des volontés fortes, claires, réfléchies.

Ses grands héros, comme ceux de Corneille, délibèrent et agissent dans la pleine lumière de leur conscience. Sans cesser d'être humains, ils ont une dignité et une noblesse qui éveille l'admiration. Leurs paroles et leurs actes ont une incontestable beauté morale.

Œdipe-ROI (vers 425 av. J. C.)

Le Prologue :

 
 
 
 
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Ὦ τέκνα, Κάδμου τοῦ πάλαι νέα τροφή,
τίνας ποθ´ ἕδρας τάσδε μοι θοάζετε
ἱκτηρίοις κλάδοισιν ἐξεστεμμένοι;
Πόλις δ´ ὁμοῦ μὲν θυμιαμάτων γέμει,
ὁμοῦ δὲ παιάνων τε καὶ στεναγμάτων·
ἁγὼ δικαιῶν μὴ παρ´ ἀγγέλων, τέκνα,
ἄλλων ἀκούειν αὐτὸς ὧδ´ ἐλήλυθα,
ὁ πᾶσι κλεινὸς Οἰδίπους καλούμενος.
Ἀλλ´, ὦ γεραιέ, φράζ´, ἐπεὶ πρέπων ἔφυς
πρὸ τῶνδε φωνεῖν· τίνι τρόπῳ καθέστατε,
δείσαντες ἢ στέρξαντες; ὡς θέλοντος ἂν
ἐμοῦ προσαρκεῖν πᾶν· δυσάλγητος γὰρ ἂν
εἴην τοιάνδε μὴ οὐ κατοικτίρων ἕδραν.
{ΙΕΡΕΥΣ}
Ἀλλ´, ὦ κρατύνων Οἰδίπους χώρας ἐμῆς,
ὁρᾷς μὲν ἡμᾶς ἡλίκοι προσήμεθα
βωμοῖσι τοῖς σοῖς, οἱ μὲν οὐδέπω μακρὰν
πτέσθαι σθένοντες, οἱ δὲ σὺν γήρᾳ βαρεῖς,
ἱερεύς, ἐγὼ μὲν Ζηνός, οἵδε τ´ ᾐθέων
λεκτοί· τὸ δ´ ἄλλο φῦλον ἐξεστεμμένον
ἀγοραῖσι θακεῖ, πρός τε Παλλάδος διπλοῖς
ναοῖς, ἐπ´ Ἰσμηνοῦ τε μαντείᾳ σποδῷ.
Πόλις γάρ, ὥσπερ καὐτὸς εἰσορᾷς, ἄγαν
ἤδη σαλεύει, κἀνακουφίσαι κάρα
βυθῶν ἔτ´ οὐχ οἵα τε φοινίου σάλου,
φθίνουσα μὲν κάλυξιν ἐγκάρποις χθονός,
φθίνουσα δ´ ἀγέλαις βουνόμοις τόκοισί τε
ἀγόνοις γυναικῶν· ἐν δ´ ὁ πυρφόρος θεὸς
σκήψας ἐλαύνει, λοιμὸς ἔχθιστος, πόλιν,
ὑφ´ οὗ κενοῦται δῶμα Καδμεῖον, μέλας δ´
Ἅιδης στεναγμοῖς καὶ γόοις πλουτίζεται.
Θεοῖσι μέν νυν οὐκ ἰσούμενός ς´ ἐγὼ
οὐδ´ οἵδε παῖδες ἑζόμεσθ´ ἐφέστιοι,
ἀνδρῶν δὲ πρῶτον ἔν τε συμφοραῖς βίου
κρίνοντες ἔν τε δαιμόνων ξυναλλαγαῖς,
ὅς γ´ ἐξέλυσας ἄστυ καδμεῖον μολὼν
σκληρᾶς ἀοιδοῦ δασμὸν ὃν παρείχομεν,
καὶ ταῦθ´ ὑφ´ ἡμῶν οὐδὲν ἐξειδὼς πλέον
οὐδ´ ἐκδιδαχθείς, ἀλλὰ προσθήκῃ θεοῦ
λέγῃ νομίζῃ θ´ ἡμὶν ὀρθῶσαι βίον.
Νῦν τ´, ὦ κράτιστον πᾶσιν Οἰδίπου κάρα,
ἱκετεύομέν σε πάντες οἵδε πρόστροποι
ἀλκήν τιν´ εὑρεῖν ἡμίν, εἴτε του θεῶν
φήμην ἀκούσας εἴτ´ ἀπ´ ἀνδρὸς οἶσθά του·
ὡς τοῖσιν ἐμπείροισι καὶ τὰς ξυμφορὰς
45 ζώσας ὁρῶ μάλιστα τῶν βουλευμάτων.
Ἴθ´, ὦ βροτῶν ἄριστ´, ἀνόρθωσον πόλιν·
ἴθ´, εὐλαβήθηθ´· ὡς σὲ νῦν μὲν ἥδε γῆ
σωτῆρα κλῄζει τῆς πάρος προθυμίας·
ἀρχῆς δὲ τῆς σῆς μηδαμῶς μεμνώμεθα
στάντες τ´ ἐς ὀρθὸν καὶ πεσόντες ὕστερον,
ἀλλ´ ἀσφαλείᾳ τήνδ´ ἀνόρθωσον πόλιν.
 
 

ŒDIPE :

Mes enfants, jeune génération de l’antique Cadmos, pourquoi êtes-vous donc assis devant moi, portant, en suppliants, des rameaux d’olivier entourés de laine ? La cité est pleine à la fois de vapeurs d’encens, à la fois de péans et de gémissements ; cela, je n’ai pas voulu l’entendre d’un messager étranger, enfants, et je suis venu ici moi-même, moi que l’on appelle Œdipe,connu de tous.

Hé bien, vieillard, parle, puisque il convient que tu parles à la place de ceux-ci ; quelle est cette attitude ? Craignez-vous ou souhaitez-vous quelque chose ? Je voudrais vous secourir pleinement ; je serais insensible en effet, si je n’avais pitié d’une telle supplication

LE PRÊTRE :

Hé bien, Œdipe, maître de mon pays, tu vois de quel âge différent nous sommes, nous qui venons vers tes autels : les uns n’ont pas encore la force de voler, les autres sont alourdis par la vieillesse, moi, le prêtre de Zeus, et eux, l’élite de la jeunesse ; le reste de la foule, couronnée de rameaux, est assise sur la place, devant le double temple de Pallas, près de la cendre prophétique d’Isménos. La cité, comme tu le vois toi aussi, est désormais trop secouée, et elle ne peut plus relever la tête des abîmes d’une mer meurtrière : elle périt dans les germes féconds de la terre, elle périt dans les troupeaux paissant et dans les enfantements stériles des femmes. Le dieu porte-feu, qui s’est abattu sur elle, parcourt la cité, le plus odieux des fléaux, par lequel la demeure de Cadmos est vidée ; et le noir Hadès s’enrichit de nos plaintes et de nos gémissements. Assurément ce n’est pas en t’égalant aux dieux, ni moi ni ces enfants, que nous sommes assis en suppliants, mais en te jugeant le premier des hommes dans les malheurs de la vie, et dans les relations avec les démons, toi qui as, par ta venue, délivré la ville de Cadmos du tribut que nous payions à la dure chanteuse, et cela sans rien savoir de plus par nous, sans avoir rien appris, mais l’on dit et l’on pense que par l’assistance d’un dieu tu as redressé notre vie. À présent, Œdipe, notre maître à tous, nous t’implorons tous, suppliants, de nous trouver une assistance, soit en écoutant la voix de l’un des dieux, soit que tu sois éclairé par quelque homme ; car c’est chez les hommes d’expérience que je vois le plus, l’ayant vécu, le succès de leurs conseils. Allons, le meilleur des mortels, redresse la cité ; allons, prends soin de ton honneur ; car cette terre t’appelle son sauveur à cause de ton zèle d’autrefois ; que jamais nous ne gardions ce souvenir de ton règne, qu’ayant été sauvés nous sommes retombés plus tard, mais remets cette cité en sécurité.

Commentaire :

Pour une analyse phrase par phrase, voir ici.

Il s’agit ici d’une « scène d’exposition », en trimètres iambiques. Elle comprend une réplique d’Œdipe, dont c’est la première apparition, suivie de la réponse longuement développée du chef de chœur, prêtre de Zeus.

On notera le caractère conventionnel de cette introduction : il est tout de même très improbable qu’Œdipe, un « bon roi », ne soit pas au courant des cataclysmes qui se sont abattus sur sa ville, et ignore pourquoi la foule s’est massée au pied de son palais pour le supplier d’intervenir !... Mais il faut bien que le spectateur, lui, comprenne à quel moment de l’action l’on se situe, dans ce mythe que par ailleurs, il connaît par cœur…

Une atmosphère tragique :

Mise en évidence d’un personnage hors du commun :

Une invite pressante

LE PERSONNAGE DE JOCASTE.

Jocaste n'intéressait guère la légende avant Sophocle : épouse incestueuse sans le savoir, elle donne 4 enfants à Œdipe ; puis, découvrant la vérité elle se suicide. Mais elle n'a pas véritablement de psychologie: elle subit, simplement son destin. Peut-être la place subalterne occupée par la femme dans la société grecque explique-t-elle ce relatif effacement.

LE ROLE DRAMATIQUE :

Dans cette tragédie fortement centrée sur le protagoniste, deux autres personnages jouent un rôle important : Jocaste et Créon.

Le rôle de Jocaste était interprété par le deutéragoniste, qui assumait aussi celui du grand prêtre et celui du serviteur de Laïos. Il est fortement concentré : elle apparaît pour la 1ère fois au milieu du second épisode ; ensuite elle est présente pendant tout le 3ème épisode, pour disparaître définitivement peu avant la fin de celui-ci, quand elle "rentre, éperdue, dans le palais" (p.221)

Son rôle dramatique est important : d'abord elle calme la querelle entre Œdipe et Créon ; puis c'est elle qui par ses confidences sur le passé amène Œdipe à s'interroger sur lui-même, amorce du mouvement de révélation qui va se prolonger durant tout le 3ème épisode.Elle est un peu la mémoire vivante de Thèbes : c'est ainsi qu'elle peut révéler à Œdipe les circonstances de la mort de Laïos, l'ancien Roi.

L'ÉPOUSE AIMANTE D'UN COUPLE UNI.

Chez les modernes, Jocaste a un côté inquiétant : cf chez Cocteau, elle est l'épouse vieillissante attirée par les jeunes gens qui lui rappellent le fils perdu; Rien de tel chez Sophocle : toute différence d'âge est gommée. Il n'y a rien d'ambigu dans ce mariage, d'abord politique, mais qui a donné naissance à un couple heureux.

Ainsi, Œdipe s'adresse tendrement à elle : cf v.950, page 216. Il écoute ses conseils quand elle lui demande d'oublier sa querelle avec Créon, et il accepte de parler avec elle de cette querelle alors que le Chœur refusait de la mettre au courant (v. 700). Pour le Corinthien qui arrive à Thèbes, le couple paraît exemplaire (v.929-930).

L'affection conjugale apparaît plus encore chez l'épouse. Dès qu'elle apprend les prédictions de Tirésias, elle s'attache à calmer son mari en proclamant l'absurdité des oracles. Quand elle le voit épouvanté à la mention du carrefour du crime, elle fait tout pour le rassurer en confirmant le témoignage du berger censé l'innocenter. Enfin, elle exulte de joie en apprenant la mort de Polybe : Œdipe, croit-elle, n'aura plus à craindre de tuer son père !

PARTICULARITÉS PLUS INDIVIDUELLES :

Toutefois, cette tendresse prend une tonalité singulièrement protectrice : elle lui cache ses propres inquiétudes, veut l'aider à vivre par tous les moyens (v 802) et attend d'être seule pour faire en secret des offrandes aux Dieux, dans l'espoir de diminuer les angoisses de son époux (v.914-915). Elle lui propose même de s'abandonner tout simplement aux hasards de la vie (v.979) : il y a une composante maternelle dans son amour pour Œdipe.

Elle lutte pour la vie d'Œdipe : elle se montre agressive à l'égard des Devins et des Oracles. Elle n'est pas mécréante, elle prie les Dieux, mais elle ne pardonne pas aux oracles de lui avoir fait perdre son fils unique (v.857-858). Cette blessure lui donne une sorte d'hybris qui inquiète le chœur (v.873).

LE DESTIN DE JOCASTE :

En tous cas, cette hybris va trouver une punition atroce, mise en scène par l'avolution dramatique : au cours du 3ème épisode, elle écoute en silence les révélations du Corinthien, tout fier d'éclairer Œdipe sur son adoption. Elle se tait et n'intervient que pour supplier Œdipe de ne pas aller plus loin (v1060-1061) : repli terrifié dans la protection du silence, qui est un sommet de la pièce.

Jocaste est donc aussi une victime. Son destin s'achève sur 2 images successives, dressées dans l'imaginaire des spectateurs par la parole du messager : la vision de Jocaste gémissant sur son lit maudit "où misérable elle enfanta un époux de son époux et des enfants de son enfant" (v.1249-1250), et celle de son corps pendu (v.1264-1265). Ici, le pathétique est augmenté par la présence d'Œdipe qui a lui-même ouvert les portes du Gynécée.

Ainsi, à la grandeur d'Œdipe répond une autre forme de grandeur : celle de la femme, ou plutôt de la mère qui se sent irrémédiablement souillée par son union involontaire avec son époux-enfant, mais était prête à se taire pour le protéger jusqu'au bout.

LA JOCASTE D'Œdipe Roi ET LA GERTRUDE D'Hamlet.

De nombreuses analogies :

Dans la situation :

Toutes deux sont reines, et veuves vite remariées ; leurs maris ont été assassinés par un proche. Toutes deux - l'une volontairement, l'autre à son insu - commettent l'inceste. Toutes deux sont attachées par des liens forts à leur fils. Séduction et répulsion entre Gertrude et Hamlet, tendresse conjugale entre Jocaste et Œdipe. Leur condition royale, comme leur destin, les rapproche : Gertrude meurt empoisonnée, Jocaste se pend.

Dans l'importance dramatique :

Certes, Jocaste appraît peu (cf ci-dessus), alors que Gertrude est présente dans 10 scènes sur 20 ; mais dans les deux cas, leur présence intervient à des moments clés.. La scène centrale d'Œdipe Roi (scène 8, la double confidence) comme celle d'Hamlet (III, 4, scène de la chambre) met en présence le héros et sa mère, et fonctionne comme une scène de révélation.

Féminité et souillure :

Dans les deux pièces on retrouve le thème de la souillure : la peste sur Thèbes, le poison qui a tué le roi et contaminé Elseneur au point que le royaume paraît gangrené. Dans les deux cas, la souillure est liée à un double crime : le parricide et l'inceste.

le complexe maternel :

Mère et fils :

"Oh très chère femme, Jocaste que j'aime" (v 950) : les relations Œdipe / Jocaste sont des relations de tendresse. Même chose chez Hamlet, même si l'inceste avec Claudius suscite sa répulsion pour Gertrude. Les deux femmes font preuve de la même tendresse, l'une pour son époux, l'autre pour son fils : "la Reine, sa mère, ne vit que de le voir" (IV, 7).

Le poids de la figure maternelle :

Ce qui est accompli par Œdipe (le parricide et l'inceste) ne l'est que par procuration chez Shakespeare. Claudius réalise le voeu inconscient d'Hamlet. Mais les deux femmes unissent les qualités de mère et d'amante. Quand Jocaste quitte la scène définitivement, elle sait. Et elle a tout essayé pour arrêter son fils dans sa quête de la vérité. Quant à Gertrude, son amour pour son fils s'unit à une sensualité marquée pour Claudius, son beau-frère. Figure féminine qui se dédouble d'ailleurs avec Ophélie, qui concentre le rejet de la féminité chez Hamlet, né de sa réprobation à l'égard de la conduite de sa mère.

Conclusion :

Bien des traits distinguent ces deux images de la femme, mais toutes deux unissent, à travers le motif de l'inceste, l'ambivalence de la femme, épouse et mère.

LE CHŒUR DANS ŒDIPE-ROI

1- LES INTERVENTIONS DU CHŒUR :

La Parodos :

Le chœur des vieillards, notables de Thèbes, entre en chantant les souffrances de la ville et invoque le secours de la parole éternelle, celle d'Apollon transmise par l'oracle, puis de plusieurs Dieux dont il appelle les pouvoirs avant de terminer par une adresse au Dieu éponyme de Thèbes, Dionysos.(Folio, p.190-192)

Episode 1 :

Dialogue entre Œdipe et le Choryphée : le chœur, troublé par le caractère parcellaire et incomplet de l'oracle, suggère de faire appel à Tirésias, le devin aveugle, en fait déjà convoqué par Œdipe (Folio, p.193-194)

Stasimon 1 :

En l'absence d'Œdipe, le chœur ébranlé dans sa piété par les propos de Tirésias, hésite entre l'espoir de retrouver le coupable, présenté comme un gibier traqué, et son inquiétude sur le sort d'Œdipe, inexplicablement désigné comme le meurtrier. Respectueux de la fonction divinatoire, il se réfugie dans l'absence de preuves pour réaffirmer sa confiance envers Œdipe. (Folio p. 201-202). Voir explication de texte.

Episode 2 :

Créon entre et prend le chœur à témoin : les accusations d'Œdipe sont mensongères. Court dialogue entre Créon et le Choryphée : celui-ci invoque la colère qui a pu pousser Œdipe, et refuse d'entrer dans la querelle. (Folio p. 202)

Puis le Choryphée avertit Œdipe : "trop vite décider n'est pas sans risque, Roi". (Folio p.205)

Il fait appel à Jocaste pour calmer la querelle (Folio p. 206)

Enfin, il supplie Œdipe de respecter Créon (p. 207) : ici, alternance de vers parlés et chantés. Enfin, il refuse de dire à Jocaste le sujet de la dispute ; et il réitère sa confiance à Œdipe : "Je me montrerais insensé, privé de raison si je me détachais de toi" (p. 208)

Stasimon 2 : (p. 214)

Le chœur – c'est son unique moment de défection – chante sa piété et son obéissance à l'ordre divin en flétrissant indirectement, à travers des formules généralisantes, la démesure (hybris) d'Œdipe, et l'impiété du couple qui met en doute la parole des oracles : "la démesure enfante le tyran" (p. 214). L'appel à une figure tutélaire ne s'adresse plus à Œdipe, mortel, mais à la divinité.

Episode 3 :

Après les révélations sur la naissance d'Œdipe, dans une tension extrême, le Corinthien, puis Œdipe font appel au chœur pour établir le lien entre le berger sauveur et l'unique témoin du meurtre de Laïos (p. 220). Mais Jocaste refuse de confirmer, comme le Choryphée le lui demande, l'évidence qui lie l'un à l'autre. Devant son épouvante, le chœur, moins aveugle qu'Œdipe, pressent quelque grand malheur. (p. 220-221)

Stasimon 3 :

Pour "distraire" Œdipe – manifestement le seul à refuser le cheminement de la vérité – le chœur chante sa foi dans les origines divines du héros, né au creux des montagnes du Cithéron, des amours d'Apollon (Loxias), de Pan, ou de Dionysos. (p. 221–222)

Episode 4 :

Le chœur reconnaît le vieux berger qui a sauvé le nourrisson. (p.222)

Stasimon 4 :

Le chœur psalmodie le topos de la précarité humaine et plaint le destin d'Œdipe dans lequel se conjuguent les extrêmes de l'aventure humaine : l'alliance des contraires, l'apparence et la vérité, l'épiphanie glorieuse et la chute, la toute–puissance et la malédiction. Il lie son sort à celui d'Œdipe, qui le ramène au malheur après l'avoir sauvé. (p. 225–226)

Exode :

Dialogue parlé entre le Choryphée et un messager qui annonce la mort de Jocaste et la mutilation d'Œdipe. Puis commos (dialogue lyrique entre un acteur et le chœur) où la plainte du chœur se mêle à celle d'Œdipe ; le choryphée exprime l'incompréhension des témoins devant le châtiment, redoublement selon lui inutile de la fatalité (p.229–230). Œdipe en revendique la responsabilité face aux choreutes qui déplorent dans une compassion terrifiée son malheur, tout en regrettant le surgissement de la vérité.

Enfin, après avoir assisté à la sortie des deux filles d'Œdipe, puis de celui–ci, le choryphée clôt la tragédie sur une invitation à la prudence dans l'appréciation précoce du bonheur d'un homme.

Conclusion : Le chœur représente donc la cité. C'est une instance de jugement, qui transforme le mythe en procès, dès que le Roi sauveur est ébranlé dans son autorité par la 1ère accusation de Tirésias. Celui que la tuch a transformé en maître absolu, invité une 2ème fois à restaurer l'ordre dans la cité, devient aux yeux de la collectivité qui l'a couronné le facteur du désordre.

La cité (par la voix du grand–prêtre) a demandé à Œdipe de mener l'enquête (p. 186) puis par la voix du chœur a accompagné son espérance (p. 201), ses doutes (le chœur cesse de l'invoquer pour appeler à son secours Phébus (p. 190) puis Zeus (p214)), s'opposant à lui quand la vérité approche (p. 221), elle se retourne peu à peu contre lui : c'est à elle–même que la cité offre un sacrifice expiatoire. Œdipe, le bouc émissaire, prend sur lui toute la souillure, prononçant alors les paroles les plus rassurantes (p. 232).


LES RECITS DANS Œdipe ROI.

Trois récits d'un seul tenant :

Deux récits discontinus, éclatés dans un interrogatoire :

Leur fonction :

Fonction informative, surtout pour le dernier récit (le Messager) : il s'agit d'annoncer au public ce qui vient de se dérouler à l'intérieur du palais, et de clore le destin d'un des personnages principaux : Jocaste. En même temps, prépare la dernière apparition, très spectaculaire, d'Œdipe.

Fonction dramatique : Les quatre premiers récits font référence au passé, et s'emboîtent comme un puzzle, pour reconstruire le passé d'Œdipe. Dévoilement progressif pour les personnages, complet pour le public, montrent en même temps l'aveuglement des personnages. Ex, récit 1 : Œdipe ne retient qu'un élément, le carrefour.
Récit 2 : Ne retient qu'un élément de la souillure, le fait d'avoir épousé la femme de sa victime. = situation d'ironie tragique.

Ce sont les récits qui font avancer l'action.

Fonction tragique : Alors qu'Œdipe considère encore que l'oracle lui parle de l'avenir (donc qu'il peut encore y échapper, cf 2ème récit), les récits lui font découvrir que cet oracle est déjà accompli, donc irréversible. Le récit, c'est la matérialisation verbale du tragique.


ŒDIPE COMME BOUC EMISSAIRE

Dans La Violence et le sacré, René Girard écrit que :

"Œdipe n'est pas coupable au sens moderne mais il est responsable des malheurs de la cité. Son rôle est celui d'un véritable bouc émissaire humain."
Et il ajoute que :
"L'enquête toute entière est une chasse au bouc émissaire qui se retourne, en fin de compte, contre celui qui l'a inaugurée."

En vous appuyant précisément sur le texte de Sophocle, vous direz si vous êtes d'accord avec cette interprétation.

Œdipe ne saurait être considéré comme coupable au sens moderne du terme : il n'a tué son père que dans ce qui peut s'apparenter à un acte de légitime défense, et sans savoir qu'il s'agissait de son père. Quant à l'inceste, non seulement il ne l'a pas commis volontairement, mais toute sa vie n'a été qu'un effort éperdu pour y échapper. Œdipe serait donc acquitté devant un tribunal humain.

Il est cependant responsable des malheurs de la cité : c'est en effet très clairement sa présence qui irrite les Dieux, et cause le "loïmos", la peste, dont meurent les Thébains. Il porte en lui une souillure, catégorie religieuse (c'est à dire ni morale, ni juridique).

Il assume d'ailleurs pleinement cette responsabilité : cf. 1ère scène, face au prêtre : en tant que Roi, il se doit d'écarter la souillure. En tant qu'être marqué par le destin, il ne se révolte pas et accepte l'exil qu'il a lui-même prononcé.

Non seulement il est responsable, mais il est même seul responsable : "il n'est pas d'autre mortel qui doive souffrir autant que moi", dit-il pour rassurer le chœur.

Enfin, René Girard a raison de montrer qu'il s'agit d'une chasse au bouc émissaire "qui se retourne contre celui qui l'a inaugurée" : voir les nombreuses métaphores de la chasse (1er stasimon, p. ex, images de la cavale et du taureau). Œdipe cherche d'abord à reporter la responsabilité sur quelqu'un d'autre, des coupables "logiques" : Créon et Tirésias. Mais à la fin, toute la culpabilité (au sens religieux !) retombe sur lui.


En quoi peut-on assimiler Œdipe-Roi à une enquête policière ?

On peut donc dire qu' Œdipe-Roi est à l'origine de la littérature policière. D'ailleurs, Gallimard vient d'en faire paraître une adaptation... dans la Série Noire ! (N° 2355, traduit par Didier Lamaison)

Deux variantes fondamentales toutefois :

a) le public connaît l'assassin, et il n'y a donc pas de suspense : mais les Colombo sont aussi construits de cette manière ;

b) l'assassin et l'enquêteur ne font qu'un : ce qui a permis de dire que plus qu'une enquête, on avait ici affaire à une analyse : le sujet découvre peu à peu la vérité sur lui-même.

QUELQUES CITATIONS A RETENIR DANS ŒDIPE-ROI