Ajax de Sophocle (vers 442 av. J-C)

Ajax – Aryballe à figures noires, 620-600 av. J-C, © Musée du Louvre

Composition de la pièce Prologue et Parodos Premier épisodeDeuxième épisode
Troisième épisodeQuatrième épisodeExodosConclusion

Composition de la pièce

Ajax raconte comment Ajax, fils de Télamon, furieux d'avoir été frustré des armes d'Achille au bénéfice d'Ulysse, devient fou et, croyant massacrer les chefs Achéens, il massacre du bétail. Lorsqu'il retrouve sa lucidité, il comprend son déshonneur et se suicide.

La pièce est en deux parties très distinctes :

  1. Jusqu'au suicide d'Ajax (fin du 3ème épisode)
  2. Après la mort d'Ajax, dispute entre ceux qui, comme Ménélas et Agamemnon, veulent interdire toute sépulture au héros, coupable d'avoir voulu tuer les chefs Achéens, et ceux qui, comme Teucros et Tecmesse, veulent l'enterrer dignement. L'intervention d'Ulysse permet d'apaiser les esprits, et d'ensevelir Ajax.

Par ailleurs, la pièce obéit à la structure classique de la tragédie grecque :

Prologue, vers 1-133

Scène 1 : Athéna et Ulysse (vers 1-90)

Athéna, Musée de l'Acropole, Athènes - © Michèle Tillard

(ΑΘHΝΑ)
Ἀεὶ μέν, ὦ παῖ Λαρτίου, δέδορκά σε
πεῖράν τιν´ ἐχθρῶν ἁρπάσαι θηρώμενον·
Καὶ νῦν ἐπὶ σκηναῖς σε ναυτικαῖς ὁρῶ
Αἴαντος, ἔνθα τάξιν ἐσχάτην ἔχει,
πάλαι κυνηγετοῦντα καὶ μετρούμενον
ἴχνη τὰ κείνου νεοχάραχθ´, ὅπως ἴδῃς
εἴτ´ ἔνδον εἴτ´ οὐκ ἔνδον. Εὖ δέ ς´ ἐκφέρει
κυνὸς Λακαίνης ὥς τις εὔρινος βάσις·
ἔνδον γὰρ ἁνὴρ ἄρτι τυγχάνει, κάρα
στάζων ἱδρῶτι καὶ χέρας ξιφοκτόνους·
καί ς´ οὐδὲν εἴσω τῆσδε παπταίνειν πύλης
ἔτ´ ἔργον ἐστίν, ἐννέπειν δ´ ὅτου χάριν
σπουδὴν ἔθου τήνδ´, ὡς παρ´ εἰδυίας μάθῃς.
(ΟΔΥΣΣΕΥΣ)
Ὦ φθέγμ´ Ἀθάνας, φιλτάτης ἐμοὶ θεῶν,
ὡς εὐμαθές σου, κἂν ἄποπτος ᾖς, ὅμως
φώνημ´ ἀκούω καὶ ξυναρπάζω φρενί,
χαλκοστόμου κώδωνος ὡς τυρσηνικῆς.
Καὶ νῦν ἐπέγνως εὖ μ´ ἐπ´ ἀνδρὶ δυσμενεῖ
βάσιν κυκλοῦντ´, Αἴαντι τῷ σακεσφόρῳ·
κεῖνον γάρ, οὐδέν´ ἄλλον, ἰχνεύω πάλαι.
Νυκτὸς γὰρ ἡμᾶς τῆσδε πρᾶγος ἄσκοπον
ἔχει περάνας, —εἴπερ εἴργασται τάδε·
ἴσμεν γὰρ οὐδὲν τρανές, ἀλλ´ ἀλώμεθα·
κἀγὼ ´θελοντὴς τῷδ´ ὑπεζύγην πόνῳ.
Ἐφθαρμένας γὰρ ἀρτίως εὑρίσκομεν
λείας ἁπάσας καὶ κατηναρισμένας
ἐκ χειρὸς αὐτοῖς ποιμνίων ἐπιστάταις.
Τήνδ´ οὖν ἐκείνῳ πᾶς τις αἰτίαν νέμει.
Καί μοί τις ὀπτὴρ αὐτὸν εἰσιδὼν μόνον
πηδῶντα πεδία σὺν νεορράντῳ ξίφει
φράζει τε κἀδήλωσεν· εὐθέως δ´ ἐγὼ
κατ´ ἴχνος ᾄσσω, καὶ τὰ μὲν σημαίνομαι,
τὰ δ´ ἐκπέπληγμαι κοὐκ ἔχω μαθεῖν ὅτου.
Καιρὸν δ´ ἐφήκεις· πάντα γὰρ τά τ´ οὖν πάρος
τά τ´ εἰσέπειτα σῇ κυβερνῶμαι χερί.
(ΑΘΑΝΑ) Ἔγνων, Ὀδυσσεῦ, καὶ πάλαι φύλαξ ἔβην
τῇ σῇ πρόθυμος εἰς ὁδὸν κυναγίᾳ.
(ΟΔΥΣΣΕΥΣ) Ἦ καί, φίλη δέσποινα, πρὸς καιρὸν πονῶ ;
(ΑΘΑΝΑ) Ὡς ἔστιν ἀνδρὸς τοῦδε τἄργα ταῦτά σοι.
(ΟΔΥΣΣΕΥΣ) Καὶ πρὸς τί δυσλόγιστον ὧδ´ ᾖξεν χέρα ;
(ΑΘΑΝΑ) Χόλῳ βαρυνθεὶς τῶν Ἀχιλλείων ὅπλων.
(ΟΔΥΣΣΕΥΣ) Τί δῆτα ποίμναις τήνδ´ ἐπεμπίπτει βάσιν ;
(ΑΘΑΝΑ) Δοκῶν ἐν ὑμῖν χεῖρα χραίνεσθαι φόνῳ.
(ΟΔΥΣΣΕΥΣ) Ἦ καὶ τὸ βούλευμ´ ὡς ἐπ´ Ἀργείοις τόδ´ ἦν ;
(ΑΘΑΝΑ) Κἂν ἐξεπράξατ´, εἰ κατημέλης´ ἐγώ.
(ΟΔΥΣΣΕΥΣ) Ποίαισι τόλμαις ταῖσδε καὶ φρενῶν θράσει ;
(ΑΘΑΝΑ) Νύκτωρ ἐφ´ ὑμᾶς δόλιος ὁρμᾶται μόνος.
(ΟΔΥΣΣΕΥΣ) Ἦ καὶ παρέστη κἀπὶ τέρμ´ ἀφίκετο;
(ΑΘΑΝΑ) Καὶ δὴ ´πὶ δισσαῖς ἦν στρατηγίσιν πύλαις.
(ΟΔΥΣΣΕΥΣ) Καὶ πῶς ἐπέσχε χεῖρα μαιμῶσαν φόνου ;
(ΑΘΑΝΑ) Ἐγώ σφ´ ἀπείργω, δυσφόρους ἐπ´ ὄμμασι
γνώμας βαλοῦσα τῆς ἀνηκέστου χαρᾶς,
καὶ πρός τε ποίμνας ἐκτρέπω σύμμικτά τε
λείας ἄδαστα βουκόλων φρουρήματα·
ἔνθ´ εἰσπεσὼν ἔκειρε πολύκερων φόνον
κύκλῳ ῥαχίζων· κἀδόκει μὲν ἔσθ´ ὅτε
δισσοὺς Ἀτρείδας αὐτόχειρ κτείνειν ἔχων,
ὅτ´ ἄλλοτ´ ἄλλον ἐμπίτνων στρατηλατῶν.
Ἐγὼ δὲ φοιτῶντ´ ἄνδρα μανιάσιν νόσοις
ὤτρυνον, εἰσέβαλλον εἰς ἕρκη κακά.
Κἄπειτ´ ἐπειδὴ τοῦδ´ ἐλώφησεν φόνου,
τοὺς ζῶντας αὖ δεσμοῖσι συνδήσας βοῶν
ποίμνας τε πάσας εἰς δόμους κομίζεται,
ὡς ἄνδρας, οὐχ ὡς εὔκερων ἄγραν ἔχων·
καὶ νῦν κατ´ οἴκους συνδέτους αἰκίζεται.
Δείξω δὲ καὶ σοὶ τήνδε περιφανῆ νόσον,
ὡς πᾶσιν Ἀργείοισιν εἰσιδὼν θροῇς.
Θαρσῶν δὲ μίμνε μηδὲ συμφορὰν δέχου
τὸν ἄνδρ´· ἐγὼ γὰρ ὀμμάτων ἀποστρόφους
αὐγὰς ἀπείρξω σὴν πρόσοψιν εἰσιδεῖν.
Οὗτος, σὲ τὸν τὰς αἰχμαλωτίδας χέρας
δεσμοῖς ἀπευθύνοντα προσμολεῖν καλῶ.
Αἴαντα φωνῶ· στεῖχε δωμάτων πάρος.
(ΟΔΥΣΣΕΥΣ) Τί δρᾷς, Ἀθάνα ;μηδαμῶς σφ´ ἔξω κάλει.
(ΑΘΑΝΑ) Οὐ σῖγ´ ἀνέξῃ, μηδὲ δειλίαν ἀρῇ ;
(ΟΔΥΣΣΕΥΣ) Μή, πρὸς θεῶν· ἀλλ´ ἔνδον ἀρκείτω μένων.
(ΑΘΑΝΑ) Τί μὴ γένηται ;πρόσθεν οὐκ ἀνὴρ ὅδ´ ἦν ;
(ΟΔΥΣΣΕΥΣ) Ἐχθρός γε τῷδε τἀνδρὶ καὶ τανῦν ἔτι.
(ΑΘΑΝΑ) Οὔκουν γέλως ἥδιστος εἰς ἐχθροὺς γελᾶν ;
(ΟΔΥΣΣΕΥΣ) Ἐμοὶ μὲν ἀρκεῖ τοῦτον ἐν δόμοις μένειν.
(ΑΘΑΝΑ) Μεμηνότ´ ἄνδρα περιφανῶς ὀκνεῖς ἰδεῖν ;
(ΟΔΥΣΣΕΥΣ) Φρονοῦντα γάρ νιν οὐκ ἂν ἐξέστην ὄκνῳ.
(ΑΘΑΝΑ) Ἀλλ´ οὐδὲ νῦν σε μὴ παρόντ´ ἴδῃ πέλας.
(ΟΔΥΣΣΕΥΣ) Πῶς ;εἴπερ ὀφθαλμοῖς γε τοῖς αὐτοῖς ὁρᾷ.
(ΑΘΑΝΑ) Ἐγὼ σκοτώσω βλέφαρα καὶ δεδορκότα.
(ΟΔΥΣΣΕΥΣ) Γένοιτο μεντἂν πᾶν θεοῦ τεχνωμένου.
(ΑΘΑΝΑ) Σίγα νυν ἑστώς, καὶ μέν´ ὡς κυρεῖς ἔχων.
(ΟΔΥΣΣΕΥΣ) Μένοιμ´ ἄν· ἤθελον δ´ ἂν ἐκτὸς ὢν τυχεῖν.
(ΑΘΑΝΑ) Ὦ οὗτος, Αἶαν, δεύτερόν σε προσκαλῶ·
τί βαιὸν οὕτως ἐντρέπῃ τῆς συμμάχου;

ATHENA
Toujours, fils de Laërte, je t'ai vu essayer de prendre l'un des ennemis à la chasse. Et à présent je te vois vers le quartier de marin d'Ajax, là où il a sa dernière ligne, pistant et suivant ses nouvelles traces, afin de voir s'il est chez lui ou non. Comme si une marche au bon flair de chien lacanien t'emportait droit au but ; notre homme se trouve juste à l'intérieur, le front dégoulinant de sueur et les mains meurtrières ; ce n'est plus la peine de guetter à l'intérieur de cette porte, mais de me dire pourquoi tu prends cette peine, afin que, étant au courant, je t'instruise.
ULYSSE
Ô voix d'Athéna, ma déesse préférée, ta voix reconnaissable, et même loin de ma vue, j'entends ton appel et je m'en empare en mon cœur, comme celui de la trompette tyrrhénienne au pavillon de bronze. Et maintenant tu m'as bien compris, je tourne autour d'un homme malveillant, Ajax, l'homme au bouclier. C'est cet homme, non un autre, que je suis à la trace depuis un moment. Cette nuit en effet il a accompli contre nous une action terrible – si du moins il l'a fait ; nous ne savons rien de clair, mais nous sommes perplexes ; et moi, volontairement je me suis mis à cette tâche. Nous venons de découvrir toutes les bêtes prises en butin massacrées et complètement détruites de sa main, y compris les gardiens du bétail. Tous attribuent cette faute à Ajax. Et un témoin occulaire, qui l'a vu errant seul sur la plaine, avec une épée ensanglantée me le dit, et a donné des précisions. Aussitôt, moi je me précipite sur sa trace, et certains signes le montrent, mais d'autres me frappent de stupeur, et je ne peux comprendre de qui elles sont. Tu arrives à point ; je suis guidé par ta main, à l'avenir comme autrefois.
ATHENA
Je le sais, Ulysse, et je suis venue depuis longtemps sur ta route, voulant protéger ta chasse.
ULYSSE
Hé bien, chère maîtresse, est-ce que je travaille comme il faut ?
ATHENA
Ces actes sont bien le fait de cet homme.
ULYSSE
Mais pour quelle raison insensée a-t-il ainsi précipité sa main ?
ATHENA
Accablé par sa rancune au sujet des armes d'Achille.
ULYSSE
Pourquoi donc s'est-il jeté contre des bêtes ?
ATHENA
Il croyait rougir sa main de votre sang
ULYSSE
Alors son projet était contre les Argiens ?
ATHENA
Et il l'aurait accompli, si j'avais été négligente.
ULYSSE
Par quel coup d'audace et quel courage ?
ATHENA
De nuit, seul le fourbe a agi contre vous,
ULYSSE
Il a atteint son but et a agi jusqu'à son terme ?
ATHENA
Et il était devant la double porte des généraux...
ULYSSE
Et comment a-t-il arrêté sa main avide de carnage ?
ATHENA
Moi je le détourne, en jetant sur ses yeux la lourde illusion d'une joie funeste, et je le détourne vers les bêtes et le butin mêlé, non encore partagé, gardé par des bouviers ; de là s'étant jeté sur elles, il fait à la ronde un grand masssacre de bêtes à cornes en leur brisant l'échine. Et il croit tantôt tuer les deux Atrides en les tenant dans sa main, tantôt il se jette sur un autre chef. Et moi, pressant l'homme dans son délire, je l'excitais, je le poussais vers ce piège cruel. Et ensuite, lorsqu'il eut apaisé ce carnage, couvrant de liens ceux des bœufs qui restent vivants et toutes les autres bêtes, il en emmène chez lui, comme des hommes et non comme du gibier à corne ; et maintenant, entravés dans sa maison, il les maltraite. Je vais te montrer cette folie éclatante, afin que tu la racontes à tous les Argiens. Reste là sans crainte et que l'homme ne te porte pas malheur, car moi je détournerai l'éclat de ses yeux pour qu'ils ne voient pas ton visage. Hé, toi ! Toi qui lies par des chaînes les mains des prisonniers, je t'appelle, avance ! Je t'appelle, Ajax ; viens devant la porte.
ULYSSE
Que fais-tu, Athéna ? Ne l'appelle pas dehors.
ATHENA
Ne te tairas-tu pas, et ne te montre pas lâche !
ULYSSE
Non par les dieux, qu'il reste chez lui !
ATHENA
que crains-tu ? Celui qui vient n'est-il pas un homme ?
ULYSSE
C'est un ennemi, et encore maintenant.
ATHENA
N'est-ce pas un rire agréable que rire d'un ennemi
? ULYSSE
À moi il suffit qu'il reste à l'intérieur.
ATHENA
Tu redoutes de voir en face un homme dément ?
ULYSSE
S'il avait son bon sens, je n'aurais pas peur.
ATHENA
Mais même si tu es tout près de lui, il ne te verra pas.
ULYSSE
Comment ? Il voit avec les même yeux.
ATHENA
Je voilerai ses yeux même grand ouverts.
ULYSSE
Que tout soit possible, quand un dieu s'y emploie.
ATHENA
Demeure en silence, et reste comme tu es.
ULYSSE
Je reste. Mais je voudrais être ailleurs.
ATHENA
Hé toi, Ajax ! C'est la deuxième fois que je t'appelle. Pourquoi rends-tu si peu à ton alliée ?

Éclaircissements linguistiques

Scène 2 : Athéna, Ajax, Ulysse (vers 91-117)

(ΑΙΑΣ)
Ὦ χαῖρ´, Ἀθάνα, χαῖρε, Διογενὲς τέκνον,
ὡς εὖ παρέστης· καί σε παγχρύσοις ἐγὼ
στέψω λαφύροις τῆσδε τῆς ἄγρας χάριν.
(ΑΘΑΝΑ) Καλῶς ἔλεξας· ἀλλ´ ἐκεῖνό μοι φράσον,
ἔβαψας ἔγχος εὖ πρὸς Ἀργείων στρατῷ;
(ΑΙΑΣ) Κόμπος πάρεστι κοὐκ ἀπαρνοῦμαι τὸ μή.
(ΑΘΑΝΑ) Ἦ καὶ πρὸς Ἀτρείδαισιν ᾔχμασας χέρας;
(ΑΙΑΣ) Ὥστ´ οὔποτ´ Αἴαντ´, οἶδ´, ἀτιμάσους´ ἔτι.
(ΑΘΑΝΑ) Τεθνᾶσιν ἅνδρες, ὡς τὸ σὸν ξυνῆκ´ ἐγώ.
(ΑΙΑΣ) Θανόντες ἤδη τἄμ´ ἀφαιρείσθων ὅπλα.
(ΑΘΑΝΑ) Εἶεν· τί γὰρ δὴ παῖς ὁ τοῦ Λαερτίου;
ποῦ σοι τύχης ἕστηκεν; ἦ πέφευγέ σε;
(ΑΙΑΣ) Ἦ τοὐπίτριπτον κίναδος ἐξήρου μ´ ὅπου;
(ΑΘΑΝΑ) Ἔγωγ´· Ὀδυσσέα τὸν σὸν ἐνστάτην λέγω.
(ΑΙΑΣ) Ἥδιστος, ὦ δέσποινα, δεσμώτης ἔσω
θακεῖ· θανεῖν γὰρ αὐτὸν οὔ τί πω θέλω.
(ΑΘΑΝΑ) Πρὶν ἂν τί δράσῃς ἢ τί κερδάνῃς πλέον;
(ΑΙΑΣ) Πρὶν ἂν δεθεὶς πρὸς κίον´ ἑρκείου στέγης—
(ΑΘΑΝΑ) Τί δῆτα τὸν δύστηνον ἐργάσῃ κακόν;
(ΑΙΑΣ) Μάστιγι πρῶτον νῶτα φοινιχθεὶς θάνῃ.
(ΑΘΑΝΑ) Μὴ δῆτα τὸν δύστηνον ὧδέ γ´ αἰκίσῃ.
(ΑΙΑΣ) Χαίρειν, Ἀθάνα, τἄλλ´ ἐγώ ς´ ἐφίεμαι,
κεῖνος δὲ τείσει τήνδε κοὐκ ἄλλην δίκην.
(ΑΘΑΝΑ) Σὺ δ´ οὖν, ἐπειδὴ τέρψις ἥδε σοι τὸ δρᾶν,
χρῶ χειρί, φείδου μηδὲν ὧνπερ ἐννοεῖς.
(ΑΙΑΣ) Χωρῶ πρὸς ἔργον, τοῦτό σοι δ´ ἐφίεμαι,
τοιάνδ´ ἀεί μοι σύμμαχον παρεστάναι.
AJAX
Ô salut, Athéna, salut, fille de Zeus, que tu m'as bien assisté ! Moi, je te couvrirai de dépouilles toutes en or, grâce à cette chasse.
ATHENA : Tu as bien dit ; mais dis-moi cela, tu as bien plongé ton épée dans le sang des guerriers Argiens ?
AJAX : C'est un sujet d'orgueil et je ne le nie pas.
ATHENA : Alors tu as aussi levé la main contre les Atrides ?
AJAX : Ainsi, je le sais, ils n'humilierons plus Ajax.
ATHENA : Ces hommes sont morts, si je te comprends bien.
AJAX : Morts désormais, qu'ils me prennent mes armes !
ATHENA : Soit. Mais qu'en est-il du fils de Laërte ? Quel est son sort ? Ou t'a-t-il échappé ?
AJAX : Tu me demandes où es ce rusé coquin ?
ATHENA : Oui. Je veux parler d'Ulysse, ton adversaire.
AJAX : Le plus agréable, maîtresse ! il séjourne, prisonnier, chez moi. Je ne veux pas qu'il meure encore.
ATHENA : Avant que tu ne fasses quoi ? Que tu gagnes quoi de plus ?
AJAX : Avant qu'attaché au pilier de ma maison...
ATHENA : Quel mal feras-tu à ce malheureux ?
AJAX : Qu'il meure, le dos en sang sous le fouet.
ATHENA : Ne maltraite pas ainsi ce malheureux.
AJAX : Salut, Athéna ! Je te cèderai tout le reste, mais cet homme subira ce châtiment-là et pas un autre.
ATHENA : Hé bien, puisque c'est ton plaisir de faire cela, frappe, n'épargne rien de ce que tu as en tête.
AJAX : Je me mets à l'ouvrage. Je te demande ceci, d'être toujours une telle alliée pour moi.

Éclaircissements linguistiques

Scène 3 : Athéna, Ulysse (vers 118-133)

(ΑΘΑΝΑ)
Ὁρᾷς, Ὀδυσσεῦ, τὴν θεῶν ἰσχὺν ὅση;
Τούτου τίς ἄν σοι τἀνδρὸς ἢ προνούστερος
ἢ δρᾶν ἀμείνων ηὑρέθη τὰ καίρια;
(ΟΔΥΣΣΕΥΣ) Ἐγὼ μὲν οὐδέν´ οἶδ´· ἐποικτίρω δέ νιν
δύστηνον ἔμπας, καίπερ ὄντα δυσμενῆ,
ὁθούνεκ´ ἄτῃ συγκατέζευκται κακῇ,
οὐδὲν τὸ τούτου μᾶλλον ἢ τοὐμὸν σκοπῶν.
Ὁρῶ γὰρ ἡμᾶς οὐδὲν ὄντας ἄλλο πλὴν
εἴδωλ´, ὅσοιπερ ζῶμεν, ἢ κούφην σκιάν.
(ΑΘΑΝΑ) Τοιαῦτα τοίνυν εἰσορῶν ὑπέρκοπον
μηδέν ποτ´ εἴπῃς αὐτὸς ἐς θεοὺς ἔπος,
μηδ´ ὄγκον ἄρῃ μηδέν´, εἴ τινος πλέον
ἢ χειρὶ βρίθεις ἢ μακροῦ πλούτου βάθει·
ὡς ἡμέρα κλίνει τε κἀνάγει πάλιν
ἅπαντα τἀνθρώπεια· τοὺς δὲ σώφρονας
θεοὶ φιλοῦσι καὶ στυγοῦσι τοὺς κακούς.
ATHENA
Tu vois, Ulysse, quelle est la puissance des dieux ? Qui était plus prudent que cet homme, qui fut plus brave que lui pour agir à l'occasion ?
ULYSSE : Moi je n'en connais pas. Je le plains dans son malheur, bien qu'il soit mon ennemi, parce qu'il plie sous le désastre, et c'est moins lui que je regarde, que moi. Je vois que nous ne sommes rien d'autre que des fantômes, nous tous qui vivons, ou qu'une ombre légère.
ATHENA : Hé bien donc, observe cela et garde-toi de jamais dire toi-même une parole insolente envers les dieux, ne sois jamais orgueilleux, si tu tires quelque avantage de ta main ou d'un tas d'amples richesses ; car un jour fait monter ou redescendre toutes choses humaines ; les dieux aiment les gens raisonnables et haïssent les méchants.

Parodos, vers 134-172

La Parodos est l'entrée du chœur. Celui-ci est composé de matelots, alliés d'Ajax (on se souvient qu'Athéna parlait des "baraques de marins" où logeait Ajax, vers 3)

(ΧΟΡΟΣ)
Τελαμώνιε παῖ, τῆς ἀμφιρύτου
Σαλαμῖνος ἔχων βάθρον ἀγχιάλου,
σὲ μὲν εὖ πράσσοντ´ ἐπιχαίρω·
σὲ δ´ ὅταν πληγὴ Διὸς ἢ ζαμενὴς
λόγος ἐκ Δαναῶν κακόθρους ἐπιβῇ,
μέγαν ὄκνον ἔχω καὶ πεφόβημαι
πτηνῆς ὡς ὄμμα πελείας.
Ὡς καὶ τῆς νῦν φθιμένης νυκτὸς
μεγάλοι θόρυβοι κατέχους´ ἡμᾶς
ἐπὶ δυσκλείᾳ, σὲ τὸν ἱππομανῆ
λειμῶν´ ἐπιβάντ´ ὀλέσαι Δαναῶν
βοτὰ καὶ λείαν
ἥπερ δορίληπτος ἔτ´ ἦν λοιπή,
κτείνοντ´ αἴθωνι σιδήρῳ.
Τοιούσδε λόγους ψιθύρους πλάσσων
εἰς ὦτα φέρει πᾶσιν Ὀδυσσεύς,
καὶ σφόδρα πείθει· περὶ γὰρ σοῦ νῦν
εὔπειστα λέγει, καὶ πᾶς ὁ κλύων
τοῦ λέξαντος χαίρει μᾶλλον
τοῖς σοῖς ἄχεσιν καθυβρίζων.
Τῶν γὰρ μεγάλων ψυχῶν ἱεὶς
οὐκ ἂν ἁμάρτοις· κατὰ δ´ ἄν τις ἐμοῦ
τοιαῦτα λέγων οὐκ ἂν πείθοι·
πρὸς γὰρ τὸν ἔχονθ´ ὁ φθόνος ἕρπει·
καίτοι σμικροὶ μεγάλων χωρὶς
σφαλερὸν πύργου ῥῦμα πέλονται·
μετὰ γὰρ μεγάλων βαιὸς ἄριστ´ ἄν,
καὶ μέγας ὀρθοῖθ´ ὑπὸ μικροτέρων·
ἀλλ´ οὐ δυνατὸν τοὺς ἀνοήτους
τούτων γνώμας προδιδάσκειν.
Ὑπὸ τοιούτων ἀνδρῶν θορυβῇ·
χἠμεῖς οὐδὲν σθένομεν πρὸς ταῦτ´
ἀπαλέξασθαι σοῦ χωρίς, ἄναξ·
ἀλλ´– ὅτε γὰρ δὴ τὸ σὸν ὄμμ´ ἀπέδραν,
παταγοῦσιν ἅπερ πτηνῶν ἀγέλαι –
μέγαν αἰγυπιόν γ´ ὑποδείσαντες,
τάχ´ ἄν, ἐξαίφνης εἰ σὺ φανείης,
σιγῇ πτήξειαν ἄφωνοι.

LE CHORYPHEE :
Enfant de Télamon, possédant le sol de l'île de Salamine entourée de mer, je me réjouis de ton succès ; mais quand tombe sur toi le coup de Zeus ou le discours hostile et médisant des Danaens, j'ai une grande crainte et je suis terrifié comme l'œil de la colombe ailée. Ainsi, cette nuit qui s'achève, de grandes rumeurs nous enveloppent pour notre déshonneur, disant qu'ayant pénétré dans les prairies où paissent les chevaux, tu as massacré les brebis et le bétail des Danaens, reste du butin conquis par nos lances, en le tuant de ton fer resplendissant. Ulysse, ayant forgé de telles calomnies les apporte aux oreilles de tous, et les convainc tout à fait ; car à ton sujet maintenant, il prononce des paroles qui persuadent facilement, et tout homme qui écoute, plus que celui qui a parlé, se réjouit de tes souffrances en faisant preuve de démesure. En attaquant les grandes âmes on ne se trompe pas ; en prononçant de tels propos contre moi on ne convaincrait pas ; l'envie rampe contre celui qui possède ; or les petits, sans les grands, sont un rempart peu sûr ; avec les grands, un petit est très fort, et un grand est raffermi par de plus petits ; mais il est impossible d'enseigner aux insensés les notions de ces vérités. C'est par de tels hommes que tu es troublé ; et nous n'avons pas la force de répliquer à de telles attaques sans toi, seigneur. Mais – lorsqu'ils échappent à ton regard, ils piaillent comme une volée d'oiseaux – saisis de crainte devant le grand vautour, bien vite, si tu apparais soudain, ils se blottiraient de crainte, en silence, sans voix.

Éclaircissements linguistiques

Premier épisode, vers 201-595

Ce premier épisode, le plus long de la pièce avec presque 400 vers, commence par un mélodrame, c'est-à- dire une partie "parlée-chantée" que nous n'aurons pas à traduire pour le programme de l'ENS de Lyon 2017. Nous assistons à l'entrée de la phrygienne Tecmesse, captive et épouse aimée d'Ajax, qui apprend au chœur ce que le spectateur sait déjà : qu'Ajax, pris de folie, s'est déshonoré en massacrant le bétail en lieu et place des chefs Argiens.
Il peut nous paraître surprenant, à nous modernes, qu'Ajax soit humilié non pour avoir fomenté le meurtre des Atrides (ce qui pour nous relèverait du meurtre, et, en temps de guerre, de la haute trahison), mais pour s'être trompé de cible. C'est que la vengeance fait partie des "valeurs" héroïques, alors que le massacre du bétail (et accessoirement des bouviers) est un acte à la fois ridicule et anti-héroïque qui fait déchoir le héros.
Tecmesse nous apprend aussi, à nous spectateurs, qu'Ajax, que nous avions quitté en plein délire, a recouvré toute sa lucidité – pour son plus grand malheur.

Vers 263-332 : le récit de Tecmesse

(ΧΟΡΟΣ)
Ἀλλ´ εἰ πέπαυται, κάρτ´ ἂν εὐτυχεῖν δοκῶ·
φρούδου γὰρ ἤδη τοῦ κακοῦ μείων λόγος.
(ΤΕΚΜΗΣΣΑ)
Πότερα δ´ ἄν, εἰ νέμοι τις αἵρεσιν, λάβοις,
φίλους ἀνιῶν αὐτὸς ἡδονὰς ἔχειν
ἢ κοινὸς ἐν κοινοῖσι λυπεῖσθαι ξυνών;
(ΧΟΡΟΣ)
Τό τοι διπλάζον, ὦ γύναι, μεῖζον κακόν.
(ΤΕΚΜΗΣΣΑ)
Ἡμεῖς ἄρ´ οὐ νοσοῦντες ἀτώμεσθα νῦν.
(ΧΟΡΟΣ)
Πῶς τοῦτ´ ἔλεξας; οὐ κάτοιδ´ ὅπως λέγεις.
(ΤΕΚΜΗΣΣΑ) Ἁνὴρ ἐκεῖνος, ἡνίκ´ ἦν ἐν τῇ νόσῳ,
αὐτὸς μὲν ἥδεθ´ οἷσιν εἴχετ´ ἐν κακοῖς,
ἡμᾶς δὲ τοὺς φρονοῦντας ἠνία ξυνών·
νῦν δ´ ὡς ἔληξε κἀνέπνευσε τῆς νόσου,
κεῖνός τε λύπῃ πᾶς ἐλήλαται κακῇ,
ἡμεῖς θ´ ὁμοίως οὐδὲν ἧσσον ἢ πάρος.
Ἆρ´ ἔστι ταῦτα δὶς τός´ ἐξ ἁπλῶν κακά;
(ΧΟΡΟΣ) Ξύμφημι δή σοι καὶ δέδοικα μὴ ´κ θεοῦ
πληγή τις ἥκῃ. Πῶς γάρ, εἰ πεπαυμένος
μηδέν τι μᾶλλον ἢ νοσῶν εὐφραίνεται;
(ΤΕΚΜΗΣΣΑ)
Ὡς ὧδ´ ἐχόντων τῶνδ´ ἐπίστασθαί σε χρή.
(ΧΟΡΟΣ)
Τίς γάρ ποτ´ ἀρχὴ τοῦ κακοῦ προσέπτατο;
δήλωσον ἡμῖν τοῖς ξυναλγοῦσιν τύχας.
(ΤΕΚΜΗΣΣΑ)
Ἅπαν μαθήσῃ τοὔργον, ὡς κοινωνὸς ὤν.
Κεῖνος γὰρ ἄκρας νυκτός, ἡνίχ´ ἕσπεροι
λαμπτῆρες οὐκέτ´ ᾖθον, ἄμφηκες λαβὼν
ἐμαίετ´ ἔγχος ἐξόδους ἕρπειν κενάς.
Κἀγὼ ´πιπλήσσω καὶ λέγω· «Τί χρῆμα δρᾷς,
Αἴας; τί τήνδ´ ἄκλητος οὔθ´ ὑπ´ ἀγγέλων
κληθεὶς ἀφορμᾷς πεῖραν οὔτε του κλύων
σάλπιγγος; ἀλλὰ νῦν γε πᾶς εὕδει στρατός.»
Ὁ δ´ εἶπε πρός με βαί´, ἀεὶ δ´ ὑμνούμενα·
«Γύναι, γυναιξὶ κόσμον ἡ σιγὴ φέρει.»
Κἀγὼ μαθοῦς´ ἔληξ´, ὁ δ´ ἐσσύθη μόνος·
καὶ τὰς ἐκεῖ μὲν οὐκ ἔχω λέγειν πάθας·
ἔσω δ´ ἐσῆλθε συνδέτους ἄγων ὁμοῦ
ταύρους, κύνας βοτῆρας, εὔκερών τ´ ἄγραν.
Καὶ τοὺς μὲν ηὐχένιζε, τοὺς δ´ ἄνω τρέπων
ἔσφαζε κἀρράχιζε, τοὺς δὲ δεσμίους
ᾐκίζεθ´ ὥστε φῶτας ἐν ποίμναις πίτνων.
Τέλος δ´ ἀπᾴξας διὰ θυρῶν σκιᾷ τινι
λόγους ἀνέσπα τοὺς μὲν Ἀτρειδῶν κάτα,
τοὺς δ´ ἀμφ´ Ὀδυσσεῖ, συντιθεὶς γέλων πολύν,
ὅσην κατ´ αὐτῶν ὕβριν ἐκτείσαιτ´ ἰών·
κἄπειτ´ ἀπᾴξας αὖθις ἐς δόμους πάλιν
ἔμφρων μόλις πως ξὺν χρόνῳ καθίσταται.
Καὶ πλῆρες ἄτης ὡς διοπτεύει στέγος,
παίσας κάρα θώϋξεν· ἐν δ´ ἐρειπίοις
νεκρῶν ἐρειφθεὶς ἕζετ´ ἀρνείου φόνου,
κόμην ἀπρὶξ ὄνυξι συλλαβὼν χερί.
Καὶ τὸν μὲν ἧστο πλεῖστον ἄφθογγος χρόνον·
ἔπειτ´ ἐμοὶ τὰ δείν´ ἐπηπείλης´ ἔπη,
εἰ μὴ φανοίην πᾶν τὸ συντυχὸν πάθος,
κἀνήρετ´ ἐν τῷ πράγματος κυροῖ ποτε.
Κἀγώ, φίλοι, δείσασα τοὐξειργασμένον
ἔλεξα πᾶν ὅσονπερ ἐξηπιστάμην.
Ὁ δ´ εὐθὺς ἐξῴμωξεν οἰμωγὰς λυγράς,
ἃς οὔποτ´ αὐτοῦ πρόσθεν εἰσήκους´ ἐγώ·
πρὸς γὰρ κακοῦ τε καὶ βαρυψύχου γόους
τοιούσδ´ ἀεί ποτ´ ἀνδρὸς ἐξηγεῖτ´ ἔχειν·
ἀλλ´ ἀψόφητος ὀξέων κωκυμάτων
ὑπεστέναζε, ταῦρος ὣς βρυχώμενος.
Νῦν δ´ ἐν τοιᾷδε κείμενος κακῇ τύχῃ
ἄσιτος ἁνήρ, ἄποτος, ἐν μέσοις βοτοῖς
σιδηροκμῆσιν ἥσυχος θακεῖ πεσών·
καὶ δῆλός ἐστιν ὥς τι δρασείων κακόν·
τοιαῦτα γάρ πως καὶ λέγει κὠδύρεται.
Ἀλλ´, ὦ φίλοι, τούτων γὰρ οὕνεκ´ ἐστάλην,
ἀρήξατ´ εἰσελθόντες, εἰ δύνασθέ τι·
φίλων γὰρ οἱ τοιοίδε νικῶνται λόγοις.
(ΧΟΡΟΣ) Τέκμησσα, δεινά, παῖ Τελεύταντος, λέγεις
ἡμῖν, τὸν ἄνδρα διαπεφοιβάσθαι κακοῖς.

LE CHORYPHÉE : Mais si la crise est finie, il me semble que cela ira tout à fait bien. Dès que le mal est parti, en effet, le discours est moindre.
TECMESSE : Que préfèrerais-tu, si on t'en donnait le choix, avoir toi-même du plaisir en affligeant tes amis, ou souffrir en participant à leur douleur ?
LE CHORYPHÉE : Le double mal, femme, est pire.
TECMESSE : Hé bien nous, sans être malades, nous sommes maintenant dans le malheur.
LE CHORYPHÉE : Comment dis-tu cela ? Je ne comprends pas ton langage.
TECMESSE : Ce héros, lorsqu'il était dans son délire, se réjouissait lui-même par les maux qu'il avait, mais il nous affligeait, à nos côtés, nous qui étions lucides ; mais à présent, qu'il s'est calmé et remis de sa maladie, lui tout entier est la proie d'un cruel chagrin, et nous tout autant, pas moins qu'avant. N'est-ce pas là deux maux au lieu d'un ?
LE CHORYPHÉE : Je dis comme toi et je crains que le coup soit venu d'un dieu. Comment en serait-il autrement, si calmé, il ne se sent pas mieux que lorsqu'il était malade ?
TECMESSE : Il faut que tu saches qu'il en est ainsi.
LE CHORYPHÉE : Comment a commencé ce mal qui s'est abattu sur lui ? Montre-nous qui partageons tes peines.
TECMESSE : Tu apprendras toute l'affaire, puisque tu es des nôtres. En effet, en pleine nuit, quand les lampes du soir ne brûlaient plus, Ajax, ayant pris son épée à double tranchant désire des expéditions sans but. Et moi je le réprimande et je dis : "que fais-tu, Ajax ? Pourquoi te lances-tu dans cette tentative sans y être appelé, sans avoir reçu de messager ni entendu la trompette ? À présent toute l'armée dort." Mais lui ne me dit que quelques mots, l'éternel refrain : "Femme, pour les femmes le silence est une parure." Et moi, je comprends et me tais, et il part seul ; et je ne peux dire ce qui lui est arrivé là-bas ; il rentra ici menant à la fois, enchaînés, des taureaux, des chiens de berger, un butin de bêtes à cornes. Aux uns, il coupe la tête, les autres, leur tournant le museau, il les égorge et les assomme, d'autres, prisonniers, il les brutalise comme des êtres humains, se jetant sur ce bétail. À la fin passant par les portes, il jette des discours à une ombre, d'abord contre les Atrides, puis contre Ulysse, accompagnant cela de grands rires, quelle démesure il a déployée contre eux ! Et ensuite, rentrant à nouveau dans la maison, peu à peu, avec le temps, il recouvre la raison. Mais lorsqu'il voit sa maison pleine du résultat de sa folie, se frappant la tête il poussa un cri ; abattu au milieu des débris d'animaux de ce meurtre d'agneaux, il restait assis, tenant fermement sa chevelure à pleine main. Et il se tenait là la plupart du temps, sans voix ; ensuite il lança contre moi de terribles menaces, si je ne révélais pas tout ce qui était arrivé, et il demandait où il en était. Et moi, mes amis, prise de terreur je lui dis tout ce qu'il avait fait, du moins ce que j'en savais. Lui aussitôt pousssa d'affreux gémissements, que je n'avais auparavant jamais entendus de lui ; car il expliquait sans cesse qu'il tenait de tels gémissements pour le propre d'un homme lâche et pusillanime ; mais il gémissait sans bruit de lamentations aiguës, mais comme un taureau mugissant. Mais à présent, se trouvant dans un tel malheur, sans manger ni boire, au milieu des bêtes massacrées par le fer, lehéros demeure immobile, prostré ; et il est évident qu'il a envie de faire quelque malheur ; ce sont de tels propos et de telles plaintes qu'il dit. Mais, mes amis, c'est pour cela que je vous ai mandés, entrez et secourez-moi, si vous pouvez quelque chose. Les hommes comme lui sont vaincus par les discours de leurs amis.
LE CHORYPHÉE : Tecmesse, fille de Téleutas, tu tiens des propos terribles pour nous, notre héros est rendu fou par ses malheurs...