Déméter

  Site Internet : http://www.mlahanas.de/Greeks/Cities/Eleusis.html

 

  1. Incarnation de la terre nourricière (équivalents dans toutes les mythologies), elle reçoit le grain dans son sein, elle a appris aux hommes les travaux du blé. Elle préside la prospérité et la propagation de la race humaine.
  2. Elle ne donne pas seulement le blé qui nourrit, mais le pain qui civilise. L’agriculture avait pour les Grecs une signification morale (fin de la vie nomade). Déméter a sédentarisé les hommes, leur a donné les premières lois. Elle est donc à la fois la divinité des granges nourricières, mais aussi celle des codes législatifs : thesmophoros.
  3. La terre nourricière qui nous recueille après la mort (les nomades, eux, incinéraient leurs morts) : pour l’homme aussi elle est déesse du renouveau, promesse d’une vie future bienheureuse dont elle connaît les chemins. Elle est garante du salut de chacun (enseignement à ses initiés) è elle est source de vie, renouveau de la vie, la « Bonne Déesse ». 


L’Origine de la déesse : 

  1. La légende :       
    Sa mythologie est extrêmement pauvre : un épisode en est seulement retenu. Fille de Rhéa et Chronos, sœur de Zeus, elle est en rapports constants avec plusieurs héros à qui elle aurait révélé l’agriculture :

·        Bouzygès, qui le premier attela des bœufs ;

·        Triptolème, qui partit d’Eleusis pour répandre dans le monde les dons de la déesse, sur un char ailé attelé à des serpents.

·        Homère parle d’un Jasion à qui Déméter se serait unie « sur une jachère trois fois labourée » : de cette union naquît Ploutos.        

·        Korè, fille de Déméter : dans le nord de la Grèce (champ de Nysa) : elle fut enlevée par Hadès. Déméter, folle de douleur, erra, cherchant sa fille pendant neuf jours. Hélios alors lui raconta le rapt. Déméter refusa alors de remplir sa mission, provoquant ainsi la famine. Hadès céda ; mais avant que Korè remonte à la surface, il lui fit manger un grain de grenade. Un compromis fut trouvé : Korè passerait les 2/3 de l’année sur la terre, et 1/3 sous terre, sous le nom de Perséphone, la Terrible.

·        Aitia : après le rapt de Korè, Déméter se serait réfugiée dans un antre près de Phigalie : c’est Pan qui découvrit sa retraite et la révéla à Zeus ; celui-ci, pour fléchir Déméter, lui envoya les Parques.          
Déméter serait en cherchant sa fille, arrivée à Eleusis (« l’arrivée »), sous l’apparence d’une très vieille femme ; les filles du roi Kéléos la rencontrèrent à la fontaine, et la conduisirent chez le roi. Le bouffon du roi, Iambè, parvint à la dérider. Elle resta alors chez Kéléos, qui lui confia Démophon : Déméter le soigne, si bien qu’il se développe à merveille ; mais le manque de foi de la reine la décourage : elle disparaît. Les habitants d’Eleusis, désolés, lui vouent un temple : ce serait l’origine des Mystères.     
Dès l’Antiquité, on a appliqué l’histoire de Korè au grain déposé dans la terre, et qui lève : cycle végétatif et rythme des saisons du blé : mis en terre en automne, le grain y reste trois mois. Hadès, lui, a un autre nom : Pluton, la richesse.       


2.     D’où vient Déméter ?

                                                             i.      Μήτηρ = la mère. Mais Dé- ? Viendrait de Γῆ. Γῆ-μητηρ = la Terre-mère. Divinité chtonienne, de civilisation sédentaire et matriarcale : ce qui explique l’indifférence d’Homère, qui ne la mentionne qu’une fois. Cette paysanne près du peuple n’avait pas sa place dans une société féodale. è Déméter est pré-grecque, pré-indo-européenne.

                                                          ii.      Origine égyptienne : venue du delta du Nil vers la 18ème dynastie pharaonique (Hérodote) : Danaos serait venu fonder la fête des Thesmophories ; il aurait ramené d’Egypte la culture du blé (ce qui est réel), l’art et la connaissance du pain, et en même temps le culte d’Isis et Osiris. Déméter serait la traduction grecque du personnage d’Isis : la recherche de sa fille correspondrait à celle d’Osiris par Iris. Ressemblance dans les rituels : durant les mystères on enseignait aux néophytes comment éviter les pièges des Enfers, ce qui fait penser au Livre des morts égyptien.     
Mais les ressemblances sont peu décisives : Déméter et Korè sont mère et fille, Isis et Osiris femme et époux : la symbolique est différente. Les croyances égyptiennes ne se manifestent à Eleusis qu’à une époque déjà décadente.           

                                                       iii.      Origine thessalienne : Un fait : au sud-ouest de l’Ossa, montagne de Thessalie, il y a une plaine fertile, celle du Dolion. Ce nom dériverait de Δᾱ, la terre. C’est l’ancienne Achaïe ; or Déméter est souvent appelée Achaïa. Non loin existent d’antiques sanctuaires rupestres dédiés à Déméter. Or l’étude de ces antres a montré que le culte n’est pas antérieur au VIIème siècle, dans l’état actuel de nos connaissances. Or, en Grèce, le culte de Déméter est bien antérieur…       

                                                       iv.      Origine crétoise : La Crète apparaît comme le plus ancien foyer du culte. C’est là qu’Hésiode place les amours de Déméter et Jasion. Jasion est un dactyle du mont Ida : un personnage mythique, une divinité secondaire parfois assimilée aux Kourètes. On attribuait aux dactyles la découverte du feu, du cuivre, du fer, le travail des métaux, la fondation des Jeux Olympiques. Ces populations égéennes, sédentaires, où la femme jouait un rôle considérable, avaient des divinités chtoniennes, parmi lesquelles une « Grande Mère », qui avait une fille : Britomartis, la « Bonne Vierge » (= Korè). En outre il y a des ressemblances entre le rituel éleusinien et le culte de la déesse-mère crétoise. Les Achéens ont probablement ramené la déesse Crétoise au moment où ils se fixaient : XIVème siècle av. J-C.

 

Le culte de Déméter

Déesse vagabonde : cf. Sophocle (pièce en grande partie perdue). Le culte se trouve dans toutes les régions grecques ; grâce à son caractère agraire, elle a absorbé bien des divinités anciennes.

1.     Les vieux sanctuaires :

a.      Cavernes ou crevasses naturelles : en Achaïe, en Thessalie (le Dolion), en Béotie : dans les cavernes de Potniae, on célébrait des rites curieux, décrits par Pausanias. A 2 km de Thèbes, sur la route d’Athènes. Après avoir franchi l’asopios, on entrait dans le bois où sont les cavernes. On jetait dans ces cavernes, munies d’une sorte de syphon, des cochons de lait, que l’on prétendait ensuite retrouver dans des endroits divers ; mais les cadavres restaient là. Les femmes allaient recueillir ces restes, qui, mêlés aux semences, rendaient la récolte plus abondante.     
Toujours en Béotie, dans l’antre mystérieux de Livadia, le culte de Déméter était associé à celui du lutin Trophonios.     
Dans le Péloponnèse, caverne de Phigalia : à l’entrée, une statue en bois était assise sur un énorme bloc de pierre. Elle avait le corps d’une femme et une tête de cheval, à la crinière entremêlée de serpents. Pas de sacrifices sanglants : offrandes de fruits, et d’un breuvage, le kikéon, fait de farine et d’eau.        

Ce n’est que très tard que les sanctuaires construits apparaissent, en plus des antres. Le principal est celui d’Eleusis.    

b.      Les fêtes :
Elles correspondent à un cycle agraire.

                                                              i.      Le 5 Pyanopsion (début octobre) : labourage rituel de la plaine Raria près d’Eleusis. Avant le labour, un sacrifice ; puis on creusait un sillon que l’on recommençait trois fois. Un vieux chant précisait ce triple tracé : « Korè traverse le pont ; voici qu’on aura bientôt creusé trois fois le sillon ». Le pont en question est sur le Raitioi. On invite Korè (le grain) à quitter Eleusis (les silos) pour habiter cette terre. Légende de Jasion, dont le fils est Ploûtos. Cycle ternaire : rythme de l’assolement triennal ; dans les pays secs on laboure 3 fois le sol pour garder l’eau. Triptolème aurait pour la première fois labouré cette plaine.

                                                            ii.      Les 11, 12 et 13 Pyanopsion : Thesmophories. Au début, seulement dans le Thesmophorion d’Eleusis ; puis il y en a eu un sur la Pnyx à Athènes. Cette fête visait à provoquer le bon effet des semailles (garante aussi de la fécondité des femmes.) Seules les femmes y participaient.  
1er jour : « kathodos » ou « anodos » : des femmes, les « Puiseuses » (cf. cavernes de Potniae) descendent dans une fosse chercher les restes d’objets sacrés jetés là 4 mois auparavant : cochons de lait, petits objets… ces débris étaient brûlés et mêlés aux semences. Thesmos = objet déposé, mais aussi « loi ». Déméter est la déesse qui a apporté les lois.          
2ème jour : les femmes jeûnaient pour promouvoir la fécondité, enfermées dans le thesmophorion, assises sur des branches d’arbustes jusqu’au lendemain matin.         
3ème jour : « la Belle Génération » : sacrifice à Déméter Thesmophoros : grains d’orge, figues sèches, vin, huile ; les femmes s’injuriaient, se lançaient des objets à la tête, se flagellaient avec les branches d’arbustes. A Athènes, on devait relâcher les prisonniers : en réalité, on se contentait de relâcher leurs liens…       

                                                          iii.      Mois de Poséidon (20 déc-18 janv) : les Haloa, ou fête des aires, ou encore fête du champ labouré (ἁλῶς) : on veut préserver le grain qui germe en terre. Rites très primitifs :on dressait dans les champs des symboles de la fécondité ; vin, tables bien garnies à l’intérieur du Thesmophorion. Les hommes étaient exclus, mais les femmes esclaves étaient admises. Puis repas sacré (avec les hommes) à l’extérieur.      

                                                          iv.      Mois d’Anthestérion (février-mars) : quand les champs verdissaient, les Chloia.

                                                            v.      Avril-mai : les kalamaia (kalamos = roseau) : la tige est creuse, c’est à ce moment que viennent les maladies.

                                                          vi.      Août : les Eleusinia, qui correspondent aux Panathénées pour Athéna. Elles se déroulent dans l’Eleusinion. Sacrifices et concours : d’abord une chèvre ou un bélier, à Déméter, Triptolème, Hermès etc. ; puis sacrifice en l’honneur de Déméter, Korè, Ploutos : un bœuf. Enfin, épreuves physiques : les vainqueurs recevaient une mesure de blé de la plaine Raria.   

Eleusis et ses mystères :

Les non-initiés ne pouvaient pénétrer dans le sanctuaire : celui-ci était bien protégé par un double mur et un double monument du côté de l’entrée : les Grands et Petits propylées. La voie sacrée conduit alors jusqu’au Telestérion. Les Pisistratides le font reconstruire ; c’est un carré de 30 m de côté entouré de cinq rangées de 5 colonnes.

Celui qui reste aujourd’hui date du IVième siècle ; il fait 54,15 m sur 51,80 m. Son plafond était supporté par 42 colonnes. Tout autour se trouvent des gradins en partie taillés dans le roc (ouest). Au milieu, dans un rectangle délimité par 6 colonnes, était le lieu où l’on déposait les « hiéra ».

A l’est du Telestérion, se trouve un grand portique de 11,50 m de large : le portique de Philion. L’ensemble du sanctuaire est dominé par le temple de Déméter.

Pour voir un plan du site d’Éleusis, voir ici.

a.      Le clergé d’Eleusis :           
Aujourd’hui Levsina, dans la plaine de Thria, au nord-nord-ouest d’Athènes, en face de Salamine, sur la route de Thèbes. Eleusis signifie l’arrivée. C’est un état sacerdotal, dirigé par Eumolpos et sa famille jusqu’au VIIème siècle. Puis, conquête par Athènes : l’état devint alors un dème de l’Attique. Il fut dirigé par une famille d’Athènes, les Kerykes, qui partagea le pouvoir avec les Eumolpides.           
Hiérarchie sacerdotale :      


Eumolpides

Le Hiérophante

Celui qui révèle les hiéra, objets sacrés

Les Exégètes

Interprètes des règles du culte éleusinien

Kérykes

Le Hiérokéryx

 

Le Dadouque

Porteur de torches

 

Les décisions gouvernementales sont prises en commun par les deux familles.


b.     Les cérémonies       
Ces mystères étaient l’orgueil d’Athènes : ils développaient dans le peuple athénien la certitude que l’Attique détenait le flambeau de la civilisation. Tentatives pour regrouper les cités grecques autour du culte d’Eleusis.   
Les mystères d’Eleusis, d’abord ouverts aux hommes de l’Attique, étaient aussi ouverts aux esclaves. Athènes pensait créer autour d’Eleusis une sorte d’universalité : tous les Grecs, et au-delà.  
Le secret de ces mystères a été bien gardé : on ne devait rien révéler (serment). Nous n’avons que quelques textes, des pères de l’Eglise chrétienne, qui ont été renseignés par certains « mystes » (initiés) convertis au christianisme. Nous les connaissons aussi par des allusions, et par les reflets des mystères sur le mythe.  


                                                              i.      1ère étape : les Petits Mystères (mois des Anthesteria, février-mars) : sur les bords de l’Illissos, à Athènes dans le faubourd d’Agrai. Survivance d’une ancienne fête agraire locale. Première série de purifications dans l’eau du fleuve ; puis début de l’instruction des futurs initiés, par les Mystagogues (Eumolpides et Kérykes). Les candidats prenaient alors le nom de Mystes. (après les Grands Mystères, on les appellera les Epoptai : ceux qui ont vu.)               

                                                           ii.      2ème étape : les Grands mystères, le 13 août (mois de Boédromion), six mois après les Petits mystères. Très minutés :

1.      1er jour, une procession amenait à Eleusis des éphèbes pour y chercher les ἱέρα : on ne sait trop ce que c’est : sortes de talismans, qui restent voilés. Or ils jouent un rôle considérable.

2.      2ème jour, le 14 : ces objets étaient ramenés à Athènes et déposés dans l’Eleusinion. Le long de la route (20 km), stations pour cérémonies, notamment au pont du Céphise, où l’on donnait une farce.              


3.      3ème jour : convocation des Mystes à Athènes, sous le portique Poikilon : le Hiérokéryx invitait à se retirer tous ceux qui ne remplissaient pas les conditions. Etaient exclus : - tous ceux qui étaient convaincus de meurtre ou de délits ;          
              - tous ceux qui n’avaient pas été purifiés ;          
              - « tous ceux dont la voix n’est pas intelligible » : au départ, les « barbares » ; puis ceux qui ne sont pas capables de prononcer les mots de passe, appris durant les petits mystères. Ce qui exclut les non-initiés. 


4.      4ème jour, le 16 : les Mystes se rendent à Phalère, se purifient dans la mer, traînant avec eux des cochons de lait, qui sont sacrifiés.   


5.      Les 5ème et 6ème jours : fêtes à Athènes en l’honneur d’Asclépios : adjonction assez tardive symbolisant un syncrétisme unissant toutes les divinités guérisseuses.        

6.      Le 7ème jour (19 août) : grande procession ramenant les ἱέρα à Eleusis, et avec eux tous les mystes. En tête, les prêtres et prêtresses, les Ephèbes porteurs des ἱέρα (voilés) ; puis, les mystes, et enfin les spectateurs. Le cortège empruntait la voie Sacrée ; on l’appelait le cortège de Iacchos (cri des mystes). Aux stations, chœurs et chants. On arrivait à Eleusis à la nuit. On s’arrêtait à l’endroit où Déméter s’était arrêtée : danse autour de la statue de Iacchos.           


7.      Le 8ème jour (20 août) : purification, dernière cérémonie publique.


8.      Le 21 août, partie secrète des cérémonies : dans le Télestérion (sanctuaire). Avant d’entrer, les mystes absorbaient le kikeon (peut-être y mélangeait-on des drogues hallucinogènes ? pratique courante en Orient). Puis ils accomplissaient d’autres actes, prononçaient le mot de passe : on entrait. Avec la nuit commençait la grande initiation : λεγμενα, δεικμενα, δρμενα (ce qui est dit, montré, fait).       
Schéma approximatif :  

a.      Représentation de drames sacrés joués devant le néophyte, qui renouvelaient la légende de Déméter et de Korè, la hiérogamie de Zeus et Déméter, la mort et la résurrection de Dyonisos (l’assemblée disait à Zeus : « pleut », et à Déméter : « enfante ».

b.     On prononçait des formules, dont nous ne savons rien.

c.       δρμενα ? sans doute s’agissait-il de courses dans l’obscurité au sein du Télesterion : effroi, entretenu par des apparitions ; puis brusquement on arrivait en pleine lumière ; sérénité. Chants, paroles prononcées par le Hiérophante : autres apparitions.

d.     Dévoilement des ἱέρα, présentés par le Hiérophante. On pense que parmi ces ἱέρα, figurait un épi de blé.               


c.       Le caractère eschatologique des Mystères.        

                                                              i.      Au départ, simple signification agraire : fécondité du sol, prospérité des hommes. Cf. l’hymne de Déméter : Heureux parmi les hommes celui qu’aiment les deux déesses ; bientôt à son foyer, elles envoient demeurer Ploutos, dispensateur de la richesse aux mortels. »   

                                                            ii.      Mais le mythe de Déméter et Korè prend tout son sens quand il compare le cycle de la végétation qui vit et meurt à l’espoir d’un monde meilleur que l’Hadès dans l’au-delà. C’est par ces idées que les Mystères ont pris une importance incomparable : « heureux parmi les hommes vivant sur la terre celui qui les a vus ; mais celui qui n’est pas initié et qui n’a pas participé n’aura pas le même sort après sa mort au royaume d’Hadès. » Les fidèles de Déméter verront la lumière dans l’au-delà : Epoptai.

                                                          iii.      Sens du Mystère : l’épouvante, les épreuves représentent la vie terrestre jusqu’à l’angoisse du passage : après, c’est l’harmonie universelle. Là, l’épi de blé prend toute sa signification : « si le grain ne meurt… » Pour les Epoptai, un rapprochement devait se faire avec le christianisme par la dialectique éleusinienne de la vie et de la mort. Les Champs Elyséens s’ouvrent à tous les initiés.           
è au IVème siècle, les Athéniens présentent les Mystères comme le résultat de toute la civilisation athénienne.