Aristophane, Les Nuées

Texte 1 : vers 75-118.

Pour échapper à ses créanciers, Strepsiade veut envoyer son fils Phidippide apprendre de Socrate l'art de faire triompher la mauvaise cause.

Στρεψιάδης
Νῦν οὖν ὅλην τὴν νύκτα φροντίζων ὁδοῦ
μίαν ηὗρον ἀτραπὸν δαιμονίως ὑπερφυᾶ,
ἣν ἢν ἀναπείσω τουτονί, σωθήσομαι.
Ἀλλ᾿ ἐξεγεῖραι πρῶτον αὐτὸν βούλομαι.
Πῶς δῆτ᾿ ἂν ἥδιστ᾿ αὐτὸν ἐπεγείραιμι ; Πῶς ;
Φειδιππίδη, Φειδιππίδιον.
Φειδιππίδης
Τί, ὦ πάτερ ;
Στρεψιάδης
Κύσον με καὶ τὴν χεῖρα δὸς τὴν δεξιάν.
Φειδιππίδης
ἰδού. Τί ἐστιν ;
Στρεψιάδης
Εἰπέ μοι, φιλεῖς ἐμέ ;
Φειδιππίδης
Νὴ τὸν Ποσειδῶ τουτονὶ τὸν ἵππιον.
Στρεψιάδης Μή μοι γε τοῦτον μηδαμῶς τὸν ἵππιον·
οὗτος γὰρ ὁ θεὸς αἴτιός μοι τῶν κακῶν.
Ἀλλ᾿ εἴπερ ἐκ τῆς καρδίας μ᾿ ὄντως φιλεῖς,
ὦ παῖ πιθοῦ.
Φειδιππίδης
Τί οὖν πίθωμαι δῆτά σοι ;
Στρεψιάδης
Ἔκτρεψον ὡς τάχιστα τοὺς σαυτοῦ τρόπους
καὶ μάνθαν’ ἐλθὼν ἃν ἐγὼ παραινέσω.
Φειδιππίδης
Λέγε δή, τί κελεύεις ;
Στρεψιάδης
Καί τι πείσει ;
Φειδιππίδης
Πείσομαι,
νὴ τὸν Διόνυσον.
Στρεψιάδης
Δεῦρό νυν ἀπόβλεπε.
Ὁρᾷς τὸ θύριον τοῦτο καὶ τοἰκίδιον ;
Φειδιππίδης
Ὁρῶ. Τί οὖν τοῦτ᾿ ἐστὶν ἐτεόν, ὦ πάτερ ;
Στρεψιάδης
Ψυχῶν σοφῶν τοῦτ᾿ ἐστὶ φροντιστήριον.
Ἐνταῦθ᾿ ἐνοικοῦσ᾿ ἄνδρες οἳ τὸν οὐρανὸν
λέγοντες ἀναπείθουσιν ὡς ἔστιν πνιγεύς,
κἄστιν περὶ ἡμᾶς οὗτος, ἡμεῖς δ’ἄνθρακες.
Οὗτοι διδάσκουσ᾿, ἀργύριον ἤν τις διδῷ,
λέγοντα νικᾶν καὶ δίκαια κἄδικα.
Φειδιππίδης
Εἰσὶν δὲ τίνες ;
Στρεψιάδης
Οὐκ οἶδ᾿ ἀκριβῶς τοὔνομα.
Μεριμνοφροντισταὶ καλοί τε κἀγαθοί.
Φειδιππίδης
Αἰβοῖ, πονηροί γ᾿, οἶδα. Τοὺς ἀλαζόνας,
τοὺς ὠχριῶντας τοὺς ἀνυποδήτους λέγεις,
ὧν ὁ κακοδαίμων Σωκράτης καὶ Χαιρεφῶν.
Στρεψιάδης
Ἤ ἤ, σιώπα. Μηδὲν εἴπῃς νήπιον.
Ἀλλ᾿ εἴ τι κήδει τῶν πατρῴων ἀλφίτων,
τούτων γενοῦ μοι σχασάμενος τὴν ἱππικήν.
Φειδιππίδης
Οὐκ ἂν μὰ τὸν Διόνυσον εἰ δοίης γέ μοι
τοὺς φασιανοὺς οὓς τρέφει Λεωγόρας.
Στρεψιάδης
Ἴθ᾿, ἀντιβολῶ σ᾿, ὦ φίλτατ᾿ ἀνθρώπων ἐμοί,
ἐλθὼν διδάσκου.
Φειδιππίδης
Καὶ τί σοι μαθήσομαι ;
Στρεψιάδης
Εἶναι παρ᾿ αὐτοῖς φασὶν ἄμφω τὼ λόγω,
τὸν κρείττον', ὅστις ἐστί, καὶ τὸν ἥττονα.
Τούτοιν τὸν ἕτερον τοῖν λόγοιν, τὸν ἥττονα,
νικᾶν λέγοντά φασι τἀδικώτερα.
Ἤν οὖν μάθῃς μοι τὸν ἄδικον τοῦτον λόγον,
ἃ νῦν ὀφείλω διὰ σέ, τούτων τῶν χρεῶν
οὐκ ἂν ἀποδοίην οὐδ’ἂν ὀβολὸν οὐδενί.

Maintenant, durant cette nuit, à force d'y songer, j'ai trouvé un expédient merveilleux qui, si je puis le convaincre, sera pour moi le salut. Mais je veux d'abord l'éveiller. Seulement, comment l'éveiller le plus doucement possible ? Comment ? Philippide, mon petit Philippide !
PHILIPPIDE.
Quoi, mon père ?
STREPSIADE.
Un baiser, et donne-moi la main.
PHILIPPIDE.
Voici. Qu'y a-t-il ?
STREPSIADE.
Dis-moi, m'aimes-tu ?
PHILIPPIDE.
J'en jure par Poseidon, dieu des chevaux !
STREPSIADE.
Non, non, pas de ce dieu des chevaux ! C'est lui qui est la cause de mes malheurs. Mais si tu m'aimes réellement et de tout cœur, ô mon enfant, suis mon conseil.
PHILIPPIDE.
Et en quoi faut-il que je suive ton conseil ?
STREPSIADE.
Change au plus tôt de conduite, et va prendre des leçons où je t'indiquerai.
PHILIPPIDE.
Parle, qu'ordonnes-tu ?
STREPSIADE.
Et tu obéiras?
PHILIPPIDE.
J'obéirai, j'en jure par Dionysos.
STREPSIADE.
Regarde de ce côté. Vois-tu cette petite porte et cette petite maison ?
PHILIPPIDE.
Je les vois; mais, mon père, qu'est-ce que cela veut dire ?
STREPSIADE.
C'est le philosophoir des âmes sages. Là sont logés des hommes qui disent et démontrent que le ciel est un étouffoir, dont nous sommes entourés, et nous, des charbons. Ils enseignent, si on leur donne de l'argent, à gagner les causes justes ou injustes.
PHILIPPIDE.
Qui sont-ils ?
STREPSIADE.
Je ne sais pas exactement leur nom. Ce sont de profonds penseurs, beaux et bons.
PHILIPPIDE.
Ah! oui, les misérables, je les connais. Ce sont des charlatans, des hommes pâles, des va-nu-pieds, que tu veux dire, et, parmi eux, ce maudit Socrate et Chéréphon.
STREPSIADE.
Hé ! hé ! tais-toi! ne dis pas de bêtises. Si tu as souci des orges paternelles, deviens l'un d'eux, et lâche-moi l'équitation.
PHILIPPIDE.
Oh ! non, par Dionysos ! quand tu me donnerais les faisans que nourrit Léogoras.
STREPSIADE.
Vas-y, je t'en supplie, ô toi, l'homme le plus cher à mon cœur. Entre à leur école.
PHILIPPIDE.
Et qu'est-ce que je t'y apprendrai ?
STREPSIADE.
Ils disent qu'il y a deux raisonnements : le supérieur et l'inférieur. Ils prétendent que, par le moyen de l'un de ces deux raisonnements, c'est-à-dire de l'inférieur, on gagne les causes injustes. Si donc tu m'y apprenais ce raisonnement injuste, de toutes les dettes que j'ai contractées pour toi, je ne paierais une obole à personne.

Texte 2 : vers 476-509.

Ἀλλ᾿ ἐγχείρει τὸν πρεσβύτην ὅτιπερ μέλλεις προδιδάσκειν
καὶ διακίνει τὸν νοῦν αὐτοῦ καὶ τῆς γνώμης ἀποπειρῶ.
(ΣΩΚΡΑΤΗΣ) Ἄγε δή, κάτειπέ μοι σὺ τὸν σαυτοῦ τρόπον,
ἵν᾿ αὐτὸν εἰδὼς ὅστις ἐστὶ μηχανὰς
ἤδη ᾿πὶ τούτοις πρὸς σὲ καινὰς προσφέρω.
(ΣΤΡΕΨΙΑΔΗΣ) Τί δέ ; Τειχομαχεῖν μοι διανοεῖ, πρὸς τῶν θεῶν ;
(ΣΩΚΡΑΤΗΣ) Οὔκ, ἀλλὰ βραχέα σου πυθέσθαι βούλομαι,
εἰ μνημονικὸς εἶ.
(ΣΤΡΕΨΙΑΔΗΣ) Δύο τρόπω, νὴ τὸν Δία.
Ἤν μέν γ᾿ ὀφείληταί τι μοι, μνήμων πάνυ,
ἐὰν δ᾿ ὀφείλω σχέτλιος, ἐπιλήσμων πάνυ.
(ΣΩΚΡΑΤΗΣ) Ἔνεστι δῆτά σοι λέγειν ἐν τῇ φύσει ;
(ΣΤΡΕΨΙΑΔΗΣ) Λέγειν μὲν οὐκ ἔνεστ᾿, ἀποστ-ερεῖν δ᾿ ἔνι.
(ΣΩΚΡΑΤΗΣ) Πῶς οὖν δυνήσει μανθάνειν ;
(ΣΤΡΕΨΙΑΔΗΣ) Ἀμέλει, καλῶς.
(ΣΩΚΡΑΤΗΣ) Ἄγε νυν ὅπως, ὅταν τι προβάλωμαι σοφὸν
περὶ τῶν μετεώρων, εὐθέως ὑφαρπάσει.
(ΣΤΡΕΨΙΑΔΗΣ) Τί δαί ; Κυνηδὸν τὴν σοφίαν σιτήσομαι ;
(ΣΩΚΡΑΤΗΣ) Ἅνθρωπος ἀμαθὴς οὑτοσὶ καὶ βάρβαρος.
Δέδοικά σ᾿, ὦ πρεσβῦτα, μὴ πληγῶν δέει.
Φέρ᾿ ἴδω, τί δρᾷς ἤν τις σε τύπτῃ ;
(ΣΤΡΕΨΙΑΔΗΣ) Τύπτομαι,
κἄπειτ᾿ ἐπισχὼν ὀλίγον ἐπιμαρτύρομαι·
εἶτ᾿ αὖθις ἀκαρῆ διαλιπὼν δικάζομαι.
(ΣΩΚΡΑΤΗΣ) Ἴθι νυν κατάθου θοἰμάτιον.
(ΣΤΡΕΨΙΑΔΗΣ) Ἠδίκηκά τι ;
(ΣΩΚΡΑΤΗΣ) Οὔκ, ἀλλὰ γυμνοὺς εἰσιέναι νομίζεται.
(ΣΤΡΕΨΙΑΔΗΣ) Ἀλλ᾿ οὐχὶ φωράσων ἔγωγ᾿ εἰσέρχομαι.
[500] (ΣΩΚΡΑΤΗΣ) Κατάθου. Τί ληρεῖς ;
(ΣΤΡΕΨΙΑΔΗΣ) Εἰπὲ δή νυν μοι τοδί·
ἢν ἐπιμελὴς ὦ καὶ προθύμως μανθάνω,
τῷ τῶν μαθητῶν ἐμφερὴς γενήσομαι ;
(ΣΩΚΡΑΤΗΣ) Οὐδὲν διοίσεις Χαιρεφῶντος τὴν φύσιν.
(ΣΤΡΕΨΙΑΔΗΣ) Οἴμοι κακοδαίμων, ἡμιθνὴς γενήσομαι.
(ΣΩΚΡΑΤΗΣ) Οὐ μὴ λαλήσεις, ἀλλ᾿ ἀκολουθήσεις ἐμοὶ
ἁνύσας τι δευρὶ θᾶττον.
(ΣΤΡΕΨΙΑΔΗΣ) Εἰς τὼ χεῖρέ νυν
δός μοι μελιτοῦτταν πρότερον, ὡς δέδοικ᾿ ἐγὼ
εἴσω καταβαίνων ὥσπερ εἰς Τροφωνίου.
(ΣΩΚΡΑΤΗΣ) Χώρει. Τί κυπτάζεις ἔχων περὶ τὴν θύραν ;

LE CHŒUR : Allons, essaie d’initier le vieillard à ce que tu veux lui enseigner, sonde son intelligence, et éprouve son jugement.
SOCRATE : Voyons, expose-moi ton caractère, afin que, sachant quel il est, je dresse à l’instant, là-dessus, des machines nouvelles.
STREPSIADE : Hé quoi ? tu songes à me donner l’assaut, par les Dieux ?
SOCRATE : Non, mais je veux t’interroger brièvement, pour voir si tu as de la mémoire.
STREPSIADE : de deux choses l’une, par Zeus. Si on me doit quelque chose, j’ai une excellente mémoire ; mais si, malheureux, c’est moi qui dois, alors je n’en ai plus du tout.
SOCRATE : Tu as sans doute dans ta nature des dispositions pour apprendre ?
STREPSIADE : Pour parler non, pour frauder, oui.
SOCRATE : Comment pourras-tu donc apprendre ?
STREPSIADE : Pas de souci, bien.
SOCRATE : Hé bien donc, lorsque je t’avancerai quelque savante proposition sur les phénomènes célestes, veille à la happer aussitôt.
STREPSIADE : hé quoi ? je happerai la science comme un chien ?
SOCRATE : Quel homme ignorant et barbare ! Je crains, vieillard, que tu n’aies besoin de coups. Voyons, que fais-tu quand on te frappe ?
STREPSIADE : on me frappe, et ensuite, attendant un peu, je prends des témoins, et après ayant à nouveau attendu un peu, je fais un procès.
SOCRATE : Hé bien dépose ton manteau.
STREPSIADE : J’ai fait quelque chose de mal ?
SOCRATE : non, mais c’est la coutume d’entrer tout nu.
STREPSIADE : Mais je n’entre pas pour faire une perquisition.
SOCRATE : Dépose-le. Pourquoi bavardes-tu ?
STREPSIADE : Dis-moi donc ceci : si je suis zêlé et que j’apprends avec cœur, auquel des disciples ressemblerai-je ?
SOCRATE : Tu ne différeras en rien de Chéréphon.
STREPSIADE : Hélas, pauvre de moi, je serai à demi-mort.
SOCRATE : Ne bavardes plus, accompagne-moi par ici, plus vite.
STREPSIADE : donne-moi d’abord dans les mains un gâteau de miel, car j’ai peur d’entrer là comme chez Trophonios.
SOCRATE : Avance. Pourquoi hésites-tu devant la porte ?

Commentaire

Quatre termes désignent Strepsiade : πρεσβύτης, ἄνθρωπος ἀμαθὴς καὶ βάρβαρος, πρεσβύτης : c’est un vieillard ignorant, un élève peu doué et trop âgé, déplacé ici. D’où l’interrogation de Socrate v. 488 : « comment pourras-tu apprendre ? » (sans doute une réserve plus qu’une vraie question), et le constat v. 492-93 : « homme ignorant et barbare ». Et cela annonce le mouvement de balancier présidant à l’ensemble des scènes qui vont opposer le maître à l’élève : une série de tentatives ponctuées d’échecs.

Premier mouvement : opposition μανθάνω / προδιδάσκω, termes appartenant au champ lexical des capacités intellectuelles. Rythme rapide de l’échange. Cf. enchaînement des vers par des jeux de mots (μηχανὰς / τειχομαχεῖν), segmentation et dislocation du trimètre (v. 483-488-494) : grande rapidité. C’est Socrate qui mène le jeu : il ouvre le dialogue et en garde l’initiative tout au long de ce mouvement. Nombreux impératifs adressés à Strepsiade, et formes interrogatives (483, 486, 488, 494). Strepsiade, lui, ne fait que répondre (483, 487, 488) ou réagir (481, 491). L’impératif utilisé par Strepsiade (Ἀμέλει) est une expression figée qui a perdu sa valeur modale (= « cool ») et ses deux seules interrogations (τί δέ, τί δαί) relèvent plutôt de l’exclamation.

Progression du dialogue par étapes soulignées par l’emploi d’un même mot. Chiasme et symétrie syntaxique des deux hémistiches des v. 486-487.